A l’épée / Pr Séry BAILLY

L’affrontement a commencé depuis quelques années. Comme dans le cas de la première guerre mondiale, la « Grande guerre », il s’était immobilisé dans des tranchées, chacun s’étant retranché derrière sa position. Même si elle était cruelle, on s’amusait de ce qu’on appelait la « drôle de guerre ».

Nous avons notre « drôle de guerre » à nous. Voici que pour sortir de ces tranchées, et pour régler les différences et le différend, s’est engagée la bataille d’Alépé. C’est dans cette bourgade que se déroulera, à l’épée, la bataille décisive. Les uns et les autres chercheront à convertir avec des arguments tranchants. Oui, Alépé est comparable à Bastogne. Ce sont deux villes stratégiques pour bloquer, d’un côté, la contre-offensive de l’armée allemande, et de l’autre, l’essor des dissidents qui veulent s’emparer d’une capitale akyé. Il est toujours important d’avoir le courage de prendre le taureau par les cornes.

Ni froide ni chaude, cette guerre tiède va passer la température supérieure. On ne se battra plus à fleuret moucheté comme on l’a fait jusque-là. Les épées sortiront de leurs fourreaux. On ne tirera plus à blanc même si l’épée est une arme blanche. On se battra au corps à corps, et pied à pied. Ce ne sera plus à distance et par soldats interposés. On passe ainsi de la « mise en garde » à la formule brève et directe « En garde ! ». Elle signifie que le duel peut commencer ! On en oublie la «mise » et l’enjeu ! Epée d’une main et plume de l’autre, avait écrit le poète portugais Camoens !

Ce sera à l’épée ! Par manque d’alliés qui bombardent l’adversaire sans état d’âme. Ce n’est pas faute d’avoir interpellé le Mont Olympe. Ces Olympiens, qui connaît leur logique ? Quand Zeus refuse d’employer ses foudres, les hommes doivent prendre leur destin en leurs mains !

Dès lors qu’on a présenté à l’autre le sabre au clair, la bataille devait entrer dans sa phase décisive. On n’a pas idée de présenter les armes à l’autre ! N’est-ce pas lui en donner pour combattre ses adversaires ? Présenter les armes, ce n’est pas qu’honorifique. On peut prétendre que chacun peut en bénéficier. On ne doit pas oublier qu’honorer l’un, c’est déshonorer l’autre. Dialectique antagonique, implacable et impitoyable !

Quelle différence y a-t-il entre une aiguille et une épée ? Facile à trouver. Ne me dites pas que l’une est l’autre en miniature et que les deux piquent. L’une aide à coudre et conforter la concorde. L’autre sert à en découdre et consolider la discorde. Le pagne n’zassa est la meilleure réussite de l’aiguille. Hommage à la créativité de nos couturiers, même si on n’accorde pas une dignité égale à nos couturières devant leurs machines « Singer ».

L’heure de l’aiguille est passée. Nous sommes à celle de l’épée ! On peut dire, ne serait-ce que tactiquement, que l’unité est au bout ou à la pointe de l’épée. Après la bataille décisive et la défaite-anéantissement de l’autre, l’unité viendrait de la suppression de la contradiction. En élaguant l’arbre à coups d’épée, on confortera l’unité de l’arbre. Multiplicité de racines mais unité du tronc. Vive le tronc pour que s’épanouissent mille fleurs et mille feuilles !

L’épée parait plus noble que de se battre avec des bâtons, plus honorable qu’avec le sabre et le coutelas, plus encore qu’avec nos vulgaires coupe-coupe. Aux jeunes, nous laissons l’usage des machettes. L’épée, c’est pour les gentilshommes qui ont le sens de l’honneur, ce que nous voyions jadis dans les films de cape et d’épée. D’Artagnan, Portos, Athos et Aramis ! Mais surtout les mousquetaires qui arrêtèrent le pauvre Fouquet, l’écureuil qui voulut éblouir le Roi Soleil !

Alépé n’est pas un coupe-gorge, un lieu mal famé et à l’écart de la civilisation. C’est l’une des trois capitales en « pé » du pays akyé : Akoupé (Kettin), Adzopé (Tchoya) et Alépé (Lépin). Elle convient pour régler les différends entre personnes de bonne foi et de bonne éducation.

Que fait le peuple des militants ? La sagesse leur commande d’écouter les uns et les autres. Le pays akyé constitue un enjeu capital après le pays wè. Cela va sans dire. Mais, ils sont aussi apparemment des acteurs. Ils ne doivent pas demeurer des spectateurs médusés ou amusés, dépités ou désabusés. Ils sont invités à se déterminer.

Aller ou ne pas aller à Akouré ? Telle est la question, la vraie question posée par l’épée. Ceux qui vont accourir à Akouré, doivent savoir qu’ils encouragent les bannis. Et, avec eux, ils courent à leur perte. Ceux-là sont pleins de rage mais manquent de courage pour affronter Zeus sur son Olympe !

Il faut donc aller à l’abordage, se jeter à l’eau en espérant chacun ne pas se noyer. Chacun est persuadé d’être meilleur nageur que l’autre. La marine d’Antoine et de Cléopâtre coulée, ils perdirent leurs illusions et leur empire.

Le fleuve le plus proche d’Alépé est la Comoé si je ne me trompe et sans doute plus loin la Mé qui donne son nom à la région. Malheureusement, l’histoire nous enseigne que Pearl Harbour n’a pas conduit à une victoire nippone. Le gant est jeté depuis longtemps. Sur terre et sur mer et sur fleuve, la bataille est engagée !

Je me suis intéressé aux batailles et épées célèbres d’autrefois. Je me suis rendu compte que Murgleis est le nom de l’épée d’un certain Ganelon, le félon cousin de Roland. Celle de Goliath servira à couper sa propre tête, après sa défaite par l’entremise d’une modeste fronde. Elle se nomme « Al-Battar » et est aussi appelée «L’épée des prophètes ». Il faut se méfier des frondeurs car avec leur fronde, ils veulent jouer à David.

Il y a des épées sinistres comme « Blutgang » (blut signifiant sang) et celle bien connue de Damoclès, suspendue sur la tête de tous les belligérants. Mais il existe aussi des épées vertueuses chargées de défendre des causes nobles. Au nombre de celles-ci, on compte Durandal de Roland, le vaincu de Roncevaux, Excalibur du Roi Arthur. J’ignore le nom de l’épée de Richard cœur de lion. Mais nous savons qu’étant en captivité, son frère le prince Jean assura une succession controversée et contestée par Robin des Bois et ses hors-la-loi. Il faut ajouter à cette liste d’armes vertueuses, les épées forgées par le célèbre japonais Maisamune.

Même s’il leur est arrivé d’infliger la mort, on peut se réjouir d’entendre des noms d’épée tels que « La joyeuse » de Charlemagne, la «Courtoise » de Guillaume II. Dans la mythologie nordique, l’épée « Angurva » est dite « ruisseau de l’angoisse ».

On ne saurait être surpris de la bataille d’Alépé quand on apprend que le Prophète Mahomet lui-même a possédé neuf épées dont l’une portait le juste nom de « Tranchant ». Les conversions ne sont pas toujours une affaire de paroles saintes ! Il a fallu guerroyer et croiser le fer en ce temps-là comme en celui des Croisades où épée et crucifix étaient confondus. Jérusalem continue d’être la convoitise de ceux qui ont épées et cuillères longues, comme Alépé le devient aujourd’hui, toute proportion gardée.

Evidemment, les affaires d’épées ne sont pas aussi tendres qu’il y parait. Ce sont des armes qui blessent et qui tuent. Ali, le compagnon du Prophète en a fait les frais. Il a été poignardé à Koufa devant la mosquée, de là daterait le schisme entre Chiites et Sunnites ! Combien de coups César a-t-il reçu devant la statue de Pompée en disant « Toi aussi mon fils ! » ou quelque chose qui se rapprocherait de notre situation.

Ceux qui utilisent les épées savent qu’ils doivent préparer ce qu’ils appellent « Botte secrète ». Le fameux « Coup de Jarnac » serait un coup d’épée décisif, violent, habile, imprévu mais portant aussi la marque infamante de la trahison. Jarnac sur lagune Ebrié, qui sait ce que cela représente ?

Chacun se prépare donc afin que la bataille d’Alépé soit décisive et mette fin à toute la guerre de division. Les Malinké disent « Ban kèlè », la bataille qui met fin à toutes les batailles. Chacun espère porter l’estocade, la mise à mort du taureau par le matador en plaçant l’épée là où il doit pour assurer sa victoire et sa gloire. Olé !
Et si, malgré toutes les rodomontades et tous les décibels, la bataille d’Alépé n’était finalement qu’un coup d’épée dans l’eau ? On en reviendrait à l’exercice de départ : gagner ou perdre du terrain.

J’aime bien Zorro parce qu’en dehors des causes justes qu’il défend, il ne tue pas et se contente, avec son épée, de signer Z sur le front de ses adversaires. Mais je sais que toute estafilade, et donc toute cicatrice, ne favorise pas l’oubli ni la réconciliation. Alépé ne rime pas avec paix pour la raison toute bête que la ville ne s’appelle pas Alépaix !

Pr Séry BAILLY

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