Communication sanitaire, la campagne anti-cancer du sein enflamme la toile ivoirienne

Une chaîne de sensibilisation au dépistage contre le cancer du sein enfle sur la toile ivoirienne depuis le début de 2017. Pendant dix jours, la femme nominée publie une photo d’elle au quotidien. La photo est accompagnée d’un message invitant  à l’auto palpation du sein.   Si pour certains internautes, l’initiative est louable, d’autres dénoncent le culte du « moi ». Quel est le bien-fondé d’une telle campagne ? politikafrique.info a interrogé les spécialistes.

« Aujourd’hui est mon 10ème  et dernier jour de campagne de prévention contre le cancer du sein. (Sensibilisation à l’auto palpation et à la consultation) Une pensée pour celles qui luttent contre cette maladie… »

Solange Aralamon  achève  sa part de la sensibilisation ce 2 février 2017. Elle a été nominée à ce jeu de sensibilisation il y a 10 jours. A son tour elle nomine d’autres amies.  Depuis janvier, les femmes enchaînent la solidarité contre le cancer du sein sur la toile ivoirienne. Elles sont rejointes par quelques hommes.

Pypo Seye, un homme, s’est joint à la campagne pour une raison qui lui tient à cœur.  il explique ses motivations à politikafrique.info.
« J’ai vu ma mère se faire ronger à petit feu pendant sept ans.  C’était très pénible sur tous les plans sans pouvoir se sentir utile. J’ai participé à la campagne pour sensibiliser contre le fléau, mais aussi pour demander à nos autorités une prise en charge véritable et une volonté politique pour accélérer la radiothérapie. »

D’où est venu cet intérêt pour la lutte sur les réseaux sociaux en Côte d’Ivoire ? La campagne d’Octobre rose de 2016 en faveur de la lutte contre le cancer y est pour quelque chose. Des femmes connues associent leur image à la cause. A côté d’anciennes patientes, on remarque le soutien d’actrices culturelles et du sport, de même que celui de la députée de Cocody, Yasmina Ouégnin. Cette dernière est engagée depuis des lustres contre la maladie, bien que n’étant pas atteinte.  Pour octobre rose, Yasmina Ouégnin pose dans le magazine life, la poitrine presque dévêtue. Le shooting apparaît sur Facebook alors que la campagne des législatives bat son plein. Les partisans de la candidate expliquent le geste de leur mentor. Une prise de conscience se forge autour de la cause. Ainsi indépendamment de la députée de Cocody la chaîne de solidarité se crée début janvier 2017 et s’amplifie. On voit même des femmes de médias s’y mettre. On peut citer Anne Zélica Ehoura, présentatrice du JT sur RTI 2,  Wanné Geneviève, cadre de production TV, ou encore la journaliste Sally Zéllé Ouattara.

Si la cause semble juste, la campagne connait diverses fortunes. Des hommes versent dans le voyeurisme en exigeant des photos de seins sains. D’autres internautes se plaignent de la publication de belles photos, dénonçant le culte du moi. Ils exigent des images de seins malades.

Le poète ivoirien Alain Tailly a même lâché sur sa page Facebook sa désapprobation de la manière dont est menée la campagne.

Interrogé par politikafrique.info,  Dr Diahou Bertin Nguessan, président de l’Association Vivre avec le cancer, milite pour une campagne choquante en lieu et place des beaux selfies.

«  Pour moi, il n’y a pas meilleur vecteur de promotion d’une information qu’une image qui marque. Tout le monde peut porter un soutien gorge rose. Tout le monde sait sourire. Cela reste banal. Ce qui ne l’est pas, ce sont ces images terribles, qui choquent, qui sont la réalité, et qui ne sont pas édulcorées », pense-t-il même s’il soutient la campagne.

« (..) avec le réseau social, avec juste une image appropriée, en moins de 48h, plus de 1500 partages! Sans dépenser un seul sou. Sans me déplacer. S’il y a eu plus de 1500 partages, imaginons alors le nombre de personnes touchées. Pas uniquement à Abidjan. Pas uniquement en Côte d’Ivoire! Oui, les réseaux sociaux, bien utilisés, constituent à n’en point douter, le meilleur canal de communication pour la prévention du cancer pour les personnes intellectuelles », trouve-t-il efficace.

Pour une opinion éclairée sur le sujet, politikafrique.info a interrogé Ange Désiré Bouikalo, spécialiste de la communication en santé.
« Je crois que c’est un bon pas déjà de crever l’abcès en parlant de cette pathologie qui, il y a peu, semblait méconnue, en passant par les réseaux sociaux. Mais parfois, les sources d’information des personnes qui mènent ces campagnes sont-elles fiables ? L’information en matière sanitaire est très sensible. Des  informations erronées sur la santé d’un être humain peuvent conduire à la mort. Il est souhaitable que celles qui mènent la campagne termine leur message par « consulter un professionnel de santé pour plus d’informations » », soutient le spécialiste qui s’inquiète des risques de dérapages.  Contrairement aux plaintes anti-selfies, ce dernier encourage les femmes à poursuivre la campagne avec de belles photos.

« Les images choquantes font partie de la stratégie de communication utilisée au début de la lutte contre le SIDA et tout récemment dans les pays européens qui luttent contre le tabagisme. Les études ont démontré que cette stratégie engendre un corollaire d’effets pervers avec comme point de mire, la stigmatisation », prévient M. Bouikalo.  Il donne les dernières recommandations en matière de communication sanitaire.

« De plus en plus, les professionnels de la communication pour la santé conseillent d’utiliser l’humour ou des messages positifs qui mettent en exergue l’appel, l’action et le bénéfice. Par exemple, pour la cigarette, on pourrait mettre la photo d’une personne bien bâtie et ajouter le message : Tu peux garder ta forme, modère la consommation de tabac, etc. »,  précise le spécialiste qui conclut que « les selfies sont mieux pour la campagne contre le cancer du sein sur Facebook ».

Un contact au  Programme national de la lutte contre le cancer  s’étonne de l’ampleur du phénomène. « Nous sommes dépassés par les événements. Un communiqué télévisuel est en cours de préparation pour  alerter sur l’importance de se référer aux spécialistes. Beaucoup d’informations circulent sur le net. On sait que les gens veulent bien faire. Mais certains modes de palpation de sein distillés sur Facebook ne sont pas justes. Seul le programme national est habilité à coordonner les actions de lutte contre le cancer », défend notre interlocuteur.

La journaliste Agnès Kraidy, auteur de Vaincre le Cancer, est l’une des icônes de la lutte contre le cancer en Côte d’Ivoire. Elle  propose qu’une collaboration  soit scellée entre le ministère ivoirien de la Santé et les influenceurs du web. « Ainsi, des séminaires de formation peuvent être menées à leur endroit afin de faire partager la bonne information. Aujourd’hui, on ne peut pas contrôler les réseaux sociaux, mais on peut travailler avec les acteurs du web », suggère-t-elle.
Le cancer du sein est le premier cancer en Côte d’Ivoire.

Nesmon De Laure
Source : politikafrique.info

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