Cou tendu / Prof Séry BAILLY

Existe-t-il un lien entre son Éminence Cheick Boikari Fofana et l’éminent sculpteur Jems Koko Bi ? Oui, il y en a un. Il m’est apparu à l’occasion du Maouloud où le religieux s’est exprimé et d’une exposition au cours de laquelle l’artiste a exposé ses œuvres à la Rotonde des Arts au Plateau. Ils s’adressent tous les deux à l’esprit. Ils ont utilisé tous les deux des parties du corps humain pour parler de la politique et du destin de l’homme.

Le premier a appelé à une forme de conversion, à la rupture avec une forme de politique jugée négative. Il a dit qu’on ne doit pas faire la politique avec la poitrine mais avec la tête. En cherchant à savoir ce qu’il voulait dire, j’ai réalisé qu’il n’y a pas que ces deux parties du corps humain qui soient impliquées dans la politique.

Mais d’abord, par cette expression, il nous recommande de privilégier l’intelligence (tête qui analyse froidement) par rapport à la témérité. Celle-ci est symbolisée par la poitrine qu’on montre et expose, selon une expression répandue, sans prudence et donc de manière inconsidérée. Peu importe ceux qui, selon lui, pratiquent l’une ou l’autre modalité de la politique. Le conseil s’adresse à l’ensemble de la société qui se trouve affectée par l’une ou l’autre forme de politique.

Poursuivons cette anatomie politique pour nous demander en quoi consiste la politique du ventre, des dents, des lèvres, des poings, de l’index, du pouce, des griffes, du cœur et des tripes. Même les genoux qu’on plie et les talons avec lesquels on écrase s’y trouvent impliqués !

Le sens politique n’est pas toujours univoque. Ainsi la tête, ici positivée, peut renvoyer aussi à la fourberie. Le cœur contenu dans la poitrine peut, en deçà de la témérité, référer aussi bien au courage et à l’ardeur qu’à la charité, mais également à la rancune et à la rancœur.

J’en suis alors venu à me demander si le ventre n’est pas l’organe le plus impliqué dans la politique. Au point que lui seul s’est trouvé honoré par une chanson parlant de « mangecratie » et a bénéficié de quelques néologismes ivoiriens dont « mangement » et « manducratie ». Il y a beaucoup d’attitudes et d’actions dont les motivations m’échappent mais qui  pourraient trouver leur explication à ce niveau.

C’est au moment où je méditais les paroles de l’autorité religieuse que je me suis retrouvé face à trois statues de Koko Bi. Je ne sais pas pourquoi nos compatriotes aiment dire homme de Dieu. L’unicité de ce dernier reconnue par tous mais débouchant sur une multiplicité embarrassante de religions, me pousse à la prudence face à cette expression.

Ces statues de Koko Bi ne sont pas géantes comme celles d’Ousmane Sow, mais elles sont imposantes et imposent leur sens à nos regards. L’une est debout, les bras apparemment liés dans le dos, la seconde est à genoux et la troisième est couchée à terre, fauchée on ne sait par quoi ni par qui, mais comme dans une sorte de position fœtale. Les trois personnages vivent leur défaite dans leurs corps martyrisés. Tous sont animés d’une tension extrême qui nous prend de saisissement. Il en est ainsi pour plusieurs raisons. La principale est liée au symbolisme du cou tendu qui constitue le moyen d’expression le plus puissant de l’artiste.

On remarque d’abord les têtes levées vers le ciel des deux premiers personnages. Mais celui qui est attentif voit bien que c’est leurs cous qui agissent et retiennent l’attention. Sans le cou, la tête n’est rien, ne peut rien, encore moins défier le ciel. Même celui du personnage couché à terre, perclus et recroquevillé, à cause d’une douleur sans nom, est lui aussi tendu. Quelle est donc la politique du cou selon Koko Bi ?

Avant de répondre, il importe de situer le cou dans la culture. Nos parents disent « Quand la tête est blessée, le sang coule le long du cou ». Les nerfs du cou traduisent l’effort. Il a une place de choix dans nos critères esthétiques, par sa longueur et les stries qu’il porte. La rutilance et le nombre des colliers visent à faire voir cette beauté et la consolider. On tend aussi le cou pour surveiller la banane ou l’igname qui ne doit pas brûler mais cuire au feu. On allonge le cou afin de mieux suivre l’œuvre du feu. Braiser n’est pas brûler !

La souffrance du malade de longue durée, obligé de rester couché pendant longtemps, se mesure au durcissement du cou et de ses nerfs. Amédée Pierre le chante dans « Super Zahi » en suppliant le malade d’accepter la mort pour mettre fin à son supplice. Un dicton dit aussi « Quand on pleure, on oriente sa bouche vers celui qui peut vous consoler ». Enfin, quand on dit décapiter, on pense que c’est la tête qui est agressée alors que c’est bien le cou qui prend les coups et c’est sur lui qu’on s’acharne. Que croyez-vous que fit la guillotine avec une précision sinistre ? Les cols de chemise et les cheveux étaient écartés, comme s’ils pouvaient constituer un obstacle et protéger le cou ! Voilà le contexte dans lequel le cou se positionne, se manifeste et prend sens.

Mais l’art ne vient pas reproduire le monde réel. Parce qu’il aspire à refaire le monde, il doit le décomposer et le recomposer. Il donne ainsi des sens nouveaux aux composantes retenues comme moyen d’expression. Quelle est donc la politique du cou chez Koko Bi ?

Le cou oblige ou aide la tête à se relever. Elle regarde alors vers le ciel et on pourrait penser qu’il s’agit d’implorer Dieu ou des forces célestes. Mais à bien y regarder, on voit qu’il n’est point question d’implorer ni de supplier, comme dans le zouglou originel. Noirs sans doute en raison du matériau choisi mais aussi à cause des Nègres calcinés par leur destin, les corps sont vaincus. Mais les cous refusent l’abdication. Même le corps couché n’est pas un gisant. La radicalité de la torsion du couexprime un défi dont nous ignorons les termes. Oppression, douleur, oui ! Mais abdication, non !

Ce que les cous des trois personnages nous disent, c’est le refus de la pitié et de la mendicité. C’estla promotion du désir, de la volonté et de la puissance. Ce que nous voulons, nous devons le désirer avec force et clarté, serrer les dents, supporter la douleur et les épreuves. On ne peut baisser la tête sans la complicité ou l’implication forcée du cou.

Ces cous tendus n’expriment pas des prières mais hurlent leur douleur. Ils profèrent et vocifèrent leur révolte contre l’oppression mais aussi l’indifférence. Ils ne demandent pas la consolation mais la reconnaissance et la justice. Ils n’ont pas besoin de bouches pour dire ce qu’ils ressentent et disent. Ils n’ont pas besoin de têtes qui puissent prétendre penser pour eux. Ils se sont affranchis des têtes et des poitrines.

Le cou est un authentique lieu de résistance. On pleure avec les yeux et « dans le ventre », mais on résiste avec le cou ou grâce au cou. Cependant, la politique n’est pas seulement une affaire d’anatomie. Du symbolique au réel, on peut penser que le cou c’est le peuple. C’est lui qui porte la tête. C’est lui qui souffre des politiques qui sont menées par les élites. Oui, quand on blesse la tête, c’est le long du cou que le sang coule. Si on le brise, tout est perdu, tout le corps est paralysé.

La poitrine peut se bomber et être fière d’elle ! La tête peut continuer à être prétentieuse et croire que sans elle, le corps ne peut s’adapter, s’orienter ni choisir ! Mais Koko Bi a raison de rendre hommage au cou, d’attirer les regards sur lui qui est toujours modeste et effacé ! Sans lui, la tête ne peut se maintenir et les yeux voir devant soi.

Dans les années 90, j’ai eu l’occasion d’apprécier la célébration du cou chez M.Tadjo. Le grand poète G. Apollinaire parle de « soleil cou coupé » ! Césaire, l’immense poète martiniquais a suivi ses traces en appelant son parrainage. Avant ce vers, le poète français dit deux fois « Adieu ». Le soleil sans cou renvoie à la mort. La lumière solaire est en sursis et l’ombre menace de tout envelopper. L’ombre est la mort chez Nokan. Par ailleurs, n’est-ce pas parce que le cou est fatigué que le penseur de Rodin soutient sa tête avec sa main ? Une exposition pourrait rassembler toutes les œuvres qui reconnaissent la valeur et la contribution du cou. Devant l’adversité, Koko Bi nous enjoint de ne pas prendre nos jambes à nos cous ! Cou bafoué, cou coupé, mais cou redressé étendu!

Prof Séry BAILLY

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