Reportage / Attentat de Grand-Bassam, un an après, des proches de victimes toujours traumatisés

Les familles des victimes de l’attentat de Grand-Bassam, la cité balnéaire ivoirienne, rencontrées par politikafrique.info un an après,  estiment que leur douleur n’a pas été suffisamment prise en compte.

Tout n’est plus comme avant. Même si elle retrouve le sourire, Rabiatou Diallo ne se retrouve pas totalement. « Je ne vais plus sur mon lieu de commerce à Adjamé. Je ne sors plus. Je n’ai pas la tête à refaire ma vie avec un homme pour le moment », lâche, le regard vague, la jeune fille au domicile familial dans un quartier périphérique de Port-Bouët au sud d’Abidjan. Ce, à dix jours de la commémoration de l’attentat de Grand-Bassam.  

La vie de Rabiatou  bascule le 13 mars 2016. Ce jour-là, elle assiste au meurtre de son fiancé Fodé Fadé. Elle voit également d’autres personnes tomber sous les rafales des terroristes sur la plage de Grand-Bassam avant de s’évanouir.  Témoin oculaire de l’horreur,  elle vit désormais avec ce souvenir douloureux. Pendant qu’elle échange avec le reporter de politikafrique.info,  Rabiatou sort de son placard une robe rouge fleurie en soie qu’elle a mis le jour de l’attentat. «  C’est Fodé qui me l’a offerte et c’était la première fois que je la portais », confie-t-elle, la gorge nouée, les dents serrées.

Quant à son père, M. Diallo, il conserve soigneusement une pile de journaux parus au lendemain de l’attentat.  Il aborde la question  de la réparation psychologique. « Vous voyez, j’ai tout gardé. Ma fille a trop souffert. Elle criait les nuits, faisait des cauchemars.  Elle était malade et  nous n’avons pas eu le soutien de l’Etat ivoirien pour sa prise en charge psychologique. Pourtant elle a  aidé au travail de la police et de la justice. Ils ont pris ma fille pour aller reconstituer les faits de 9h à 15h. Un membre de la cellule psychologique l’a consultée puis nous a remis une ordonnance et plus rien. Pour payer ses médicaments, nous étions seuls », est amer le père.

« Vous avez plus de chances. Je ne voulais plus parler avec les journalistes. J’ai été présentée à la télévision, j’ai parlé avec les enquêteurs, mais je suis découragée car il n’y a pas eu de suites. Quand les gens de la cellule psychologique sont venus me saluer, je pensais qu’ils allaient s’occuper de moi. Mais ce sont mes parents qui ont tout fait. Comme nous sommes originaires du Mali, ils m’ont conduite au pays pour des soins à l’indigénat », rebondit Rabiatou. Et de poursuivre, « aujourd’hui je me sens mieux. Mais tout n’est plus comme avant ».

Pas convié à la cérémonie d’hommage aux victimes…

Aux premières heures de l’attaque, la dépouille de  Fadé Fodé est assimilée à celle d’un terroriste. L’image de son corps sans vie fait le tour de la toile ivoirienne. Une erreur qui en rajoute à la douleur de ses proches. Son cadet, Djibril Fodé rencontré sur son lieu de travail à Treichville, toujours au sud d’Abidjan, en est encore meurtri. « Le corps de mon frère a fait 73 jours à Ivosep pour nécessité d’enquête. Finalement, nous avons reçu un appel des autorités disant qu’ils se sont trompés sur son compte. Mon frère n’est pas un terroriste », insiste-t-il.  Selon lui, la famille Fodé n’a pas été conviée à la cérémonie d’hommage aux victimes.  S’il comprend que cette cérémonie se déroule alors que le corps de son frère est maintenu pour enquête, il ne comprend pas pourquoi les résultats de l’enquête au sujet de son frère n’aient pas été rendus publics. « Ils n’ont rien dit publiquement pour réhabiliter la mémoire de mon frère. A mon pire ennemi, je ne souhaite pas que cela arrive. Au niveau de la famille, nous avons toujours mal. Quand on entend parler de terrorisme, cela remue le couteau dans la plaie »  Il marque un long silence. Puis  ajoute : « je n’ai pas envie d’entendre parler de terrorisme.  Quand j’entends parler de terrorisme à la télé, c’est comme si l’attentat de Grand-Bassam avait eu lieu hier », conclut Djibril avant de rejoindre son commerce sur l’avenue 8.

Contrairement à la famille Fodé, Loua Cyrille, le beau-frère de Carole Abenan, l’une des 19 victimes dénombrées, est convié à l’hommage national.  Toutefois, il dénonce une récupération politique. « Il y a eu une récupération politique. Cela nous a choqués. Le million remis à chaque famille a été médiatisé. Les discours des officiels parlaient le  plus de la bravoure des forces de l’ordre que de la douleur des familles des victimes. Le suivi aurait dû continuer. Pendant le transfert du corps au village, nous pensions qu’un membre de la cellule psychologique nous accompagnerait pour expliquer ce qu’il s’est passé à la famille. Ce n’est pas l’argent qui est important », confie-t-il. Politikafrique.info le rencontre à son domicile à Anono, un village de la commune de Cocody au Nord Est d’Abidjan. C’est ici que vivait Carole. Le beau-frère se rappelle de la séance de préparation psychologique par l’équipe du ministère ivoirien de la Solidarité, de l’écoute avant l’identification du corps à Ivosep Treichville. La dépouille de sa belle-sœur est l’avant dernier corps à avoir été identifié. Un souvenir permanent dans la maison. « Son neveu de trois ans qui était proche d’elle la réclamait souvent. Parfois, il disait l’avoir vu. Quand sa sœur regarde la télé et qu’elle entend parler de l’attentat de Grand-Bassam, c’est l’effondrement. Elle murmure que si ce jour n’avait pas existé, tout serait différent » explique M. Loua. « En tant qu’homme, j’en veux aux terroristes. Mais ma foi chrétienne recommande le pardon. Ce qui nous a intrigués, c’est qu’au début, on nous a dit que l’un des assaillants a été tué à la plage. Ensuite on nous parle d’arrestations. J’ai l’impression qu’on ne nous a pas dit toute la vérité. Nous avons aussi entendu parler d’arrestations au Mali à travers les médias. Personne ne souffre comme nous. On ne met pas en avant la douleur des parents », est-il désolé.

Les proches de familles rencontrées disent ne plus être en contact avec les autorités depuis des mois. Ils ne sont informés de l’évolution de l’enquête qu’à travers les médias. Au total 19 personnes dont trois militaires ont péri dans cette attaque revendiquée par Al Qaida au Maghreb Islamique.

Pour en savoir plus sur le bilan de la gestion de la réparation psychologique des victimes, un an après, politikafrique.info a adressé mails et sms au point focal communication du ministère ivoirien de la Solidarité, enregistré à la Commission nationale d’accès aux informations d’utilité publique. En attendant sa réaction, le gouvernement ivoirien annonce une minute de silence le 13 mars 2017 et une cérémonie de commémoration.

Nesmon De Laure
Source : Rédaction politikafrique.info

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