Une élection historique (Fin) / Pr Séry BAILLY

Ne nous contentons pas d’exulter ni de nous indigner. Il ne s’agit pas de négliger nos propres différends. Ils sont différents de ceux des autres mais leur sont liés. Il ne s’agit pas non plus de donner des leçons à d’autres mais de tirer des leçons de leur expérience. Tout ce qui touche l’homme nous concerne et finira par nous toucher. Après tout, ce qu’on a appelé guerres mondiales, n’était-ce pas leurs guerres à eux ?

Il ne faut pas se « trumper » dans un sens comme dans l’autre, favorable ou hostile. Nous ne serons pas américains à la place des Américains. Cependant, nous avons là une occasion de nous réveiller pour voir le monde tel qu’il est.
Une chronique a pour vocation de chercher à comprendre ce qui se passe autour de nous. Elle n’est pas politique, au sens étroit et partisan du terme. C’est une chose de faire apparaitre le sens d’un phénomène et des réactions qu’il suscite. C’est une autre, pour les stratèges politiques de le faire adopter et l’intégrer à leur plan de bataille.
Entre l’hypocrisie des libéraux et les excès des conservateurs, entre les exigences de la démocratie et celles du développement, nous avons un discours à reconstruire, des raffinements dialectiques à absorber. Quand il y a le feu, toute eau est bonne pour l’éteindre. Mais quand on a soif, ne doit-on pas faire attention à ce qu’on boit ? Comment sortir de la confusion mondiale actuelle ?

Au niveau international, on note deux types de réactions à l’élection de Trump. Il y a d’une part les « trumpo-sceptiques » et d’autre part les « trumpo-enthousiastes ». Nous devons les connaitre et surtout les comprendre.
L’inquiétude des premiers est partagée par diverses personnalités dont des dirigeants européens comme Hollande et Merkel. Des diplomates européens craignent que la politique étrangère américaine ne soit moins prévisible. Ils veulent dire « moins en accord » avec leurs vues. Ici on parle de « gouvernance mondiale », de valeurs et de principes. Ces derniers n’ont nullement besoin d’être explicités, ils vont de soi et se fondent sur des justifications qui n’ont pas besoin d’être justifiées. Souvenons-nous de ce que le Président Lyndon B. Johnson disait à propos de la guerre du Vietnam : « We fight because we must fight » (Nous nous battons parce que nous devons nous battre ». La circularité est toujours la figure de l’emprisonnement, la tautologie, le signe qu’on ne croit pas en l’intelligence des autres ! Le dogmatisme a aussi beau jeu de se faire passer pour de la persévérance et de la cohérence.

Au moins deux raisons rendent compte de ce scepticisme soucieux. Le nouveau président américain veut apporter des changements au fonctionnement de l’OTAN (Ex : les charges financières doivent être réparties autrement) et aux relations avec le grand « Autre » qu’est la Russie. Un diplomate américain ayant servi en Géorgie affirme que la sympathie de Poutine viendrait de ce que Trump serait prêt à s’accommoder des pouvoirs autoritaires dans le monde. Pour cette tendance, il est opposé au projet d’un monde libéral et progressiste. A côté de son image, ils mettent la photo de l’oncle Mugabé. La bataille se poursuit donc entre les croisés du monde libre et ceux qui sont de l’autre côté du rideau de fer qui s’est déplacé en Ukraine et aux pays baltes.

Ce « trumpo-scepticisme » est contredit par les réactions de Hun Sen le cambodgien, Erdogan le turc, Al-Sissi l’égyptien, Farage le héros du Brexit, comme par Marine Le Pen, sans parler de Poutine. Chez nous des leaders de l’opposition ont exprimé leur satisfaction. Comment Trump qu’on dit opposé au progressisme peut-il être célébré par des Africains dits progressistes ? Il n’est pas suffisant de dire « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Les équations politiques sont plus complexes.

Au nombre des voix qui ont exprimé leur enthousiasme, nous avons entendu celle de la FIDHOP qui n’a pas moins manifesté une certaine gêne. Elle « observe que les arguments populistes (de M. TRUMP) (…) n’ont été que de vulgaires slogans de campagnes, certes ; mais ils traduisent en vérité les pensées profondes de la majorité des Américaines et des Américains(…); HELAS! (…) il est à conclure que l’ordre mondial et la mondialisation subiront un bouleversent profond, dès le mois de Janvier 2017…»

Ce malaise qui apparait là et en Occident sous forme de doute et d’espoir nous interpelle tous. Comment le comprendre pour en sortir ? Voilà la question mondiale ! Ces élections ont un sens mondial à trouver, de Maïdan (Kiev) à Ficgayo (Yopougon).

Beaucoup d’entre nous, selon un vécu personnel ou collectif, s’interrogent sur la définition et l’intérêt de ce qu’on appelle communauté internationale ou ordre mondial. On a l’impression que le monde évolue à deux vitesses, que les indignations sont à géométrie variable.  Qu’est devenu le monde ! Que devient le monde !

La destruction du monde bipolaire devait faire advenir un monde plus libre, multipolaire, et appliquant le multilatéralisme. Pourquoi cette confusion qui nous embarrasse et ce chaos qui nous angoisse ? N’avons-nous le choix qu’entre exigences démocratiques et business prospère, capitalisme spéculatif et dirigisme autoritaire, révolution nationale à la Pétain ou à la Mao, entre dictature pire et dictature « moins pire », entre rébellion vertueuse et rébellion satanée, entre tolérance et interventionnisme, bombardement irresponsable et bombardement avec service après-vente, entre la Corrèze et le Zambèze, selon une formule ancienne ? Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples.

On dit les conservateurs pragmatiques et seulement préoccupés par le travail et les marchés. Mais il est arrivé qu’ils soient eux aussi agressifs et guerriers. On dit les libéraux occupés à promouvoir la liberté. Mais ils sont aussi adeptes des bombardements démocratiques. Ils veulent faire du prosélytisme à propos de valeurs pour lesquelles le reste du monde doute de leur sincérité.

Juridisme contre les policiers flingueurs de chez soi et militarisme expéditif et putschisme actif chez les autres. CPI pour les uns et nationalisme juridique pour les autres censés rendre compte chez eux. On voit que l’intention est charitable de vouloir débarrasser les autres de leurs dictateurs tout en cachant ses propres opérations secrètes. Si celles-ci étaient si généreuses, pourquoi en voudrait-on à des gens comme Snowden qui les exposent ? Le bien ne va-t-il pas avec la transparence et le moins bien avec l’opacité ?

Dans ma quête désespérée de sens pour comprendre notre monde, je suis tombé sur un certain J.J. Mearsheimer. C’est un Américain. Il n’est pas suspect de mauvaise foi ou animé par une rancœur de sous-développé mesquin. Il parle à partir de l’université de Chicago et à travers une école de sciences politiques dite du néoréalisme.
Première question à laquelle il apporte une réponse : les institutions internationales contribuent-elles à la paix mondiale et à la stabilité internationale ?

Il considère qu’elles font de fausses promesses aux peuples qui comptent sur elles. Elles ne sont que le reflet de la répartition du pouvoir dans le monde et sont fondées sur les calculs intéressés des grandes puissances. Quand nous entendons dire que le monde s’effondre, le politiste nous rappelle comment il est bâti. Depuis 400 ans avant JC, le grec Thucydide a dit que le droit fonctionne entre égaux en puissance pendant que les forts font ce qu’ils veulent ou peuvent et les faibles ce qu’ils doivent. Rien n’a changé ! L’hégémonie change de vêtement et de parures pour nous séduire mais elle demeure ce qu’elle a toujours été.

Deuxième question pour laquelle il nous propose sa réponse : la crise ukrainienne. Pour lui, du point de vue de sa théorie réaliste, c’est l’occident qui a tort. Si, depuis 50 ans, les Américains ne tolèrent pas un pouvoir hostile à Cuba, île distante d’une centaine de kilomètres de leurs côtes, pourquoi les Russes le feraient à leur frontière ? L’OTAN dit qu’elle supporte la démocratie, eux qu’elle leur apporte l’insécurité.

Face aux fausses alternatives que le monde nous propose, faut-il adopter l’attitude de l’âne de Buridan qui est mort de faim pour n’avoir pu choisir entre deux bottes de foin ? Ne faut-il pas mettre en question cette disjonction du monde et chercher une voie plus humaine?

C’est la raison pour laquelle je me méfie de la droitisation du monde (Mearsheimer en est tout de même un intellectuel organique) autant que de tous les messianismes violents. « Tout le monde est diable » n’est pas moins déprimant que « Personne n’est ange » ! Réveillons-nous et regardons le monde avec courage et réalisme sans oublier nos rêves.

Pr Séry BAILLY

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