États-Unis, une élection historique / Pr Séry Bailly

Pendant que je me demandais ce que je devais retenir des dernières élections présidentielles américaines, une publicité a retenu mon attention. Des ratons laveurs s’affairent nuitamment à fouiller les poubelles de la ville. Pour des raisons qui m’échappaient alors, j’ai eu le sentiment que cette image dépassait le simple commerce des choses. Une odeur politique semblait s’en dégager qu’il me fallait identifier en cette période électorale.

Vers la fin de cette campagne singulière, un sondage est venu m’éclairer en disant que 82% des sondés la trouvent « dégoûtante ». Ce dégoût est sans doute provoqué par les discours, les poses et les postures des deux camps. Plus nous avançons dans l’informatisation des élections et la cyberdémocratie, plus « l’hommerie » se manifeste pour notre plus grand embarras.

La candidate Clinton en avait eu l’intuition qui voulait suivre le conseil de son amie Michèle Obama : « Quand ils descendent bas, nous prenons de la hauteur ». Elle oubliait que le bas attire tout le monde vers le bas, qu’il est plus facile d’abaisser que de s’élever. La gravitation universelle de Newton complote contre les hommes. Tout retombe sur la terre et devient terre à terre !

Comment choisir entre une femme qui veut être Commandant en chef, une électrice dit «vitriolic female», mais déclarée physiquement incapable, et un homme débordant de testostérone ? Comment porter la culotte et la robe de grand-mère attentionnée à la fois ?

Le discours de soutien de Mélanie Trump était si semblable à celui de Michèle Obama qu’on a dû admettre qu’il y a eu plagiat. Trump lui-même en a plaisanté en disant que sa femme avait fait le même beau discours que Michèle et qu’il ne comprenait pas qu’on le lui reproche. On ne s’était pas rendu compte que leurs initiales commencent par M. C’est le même M de mimesis.

Un ancien candidat aux élections présidentielles affirme qu’il s’agit de choisir entre une voiture en épave (car wreck) et une conduite en état d’ébriété (drunk driver). Ce qui menace, c’est un accident de la route dans la circulation des élites. Le code de la route est oublié. Il y va de la crédibilité et de la stabilité de la démocratie américaine.

On s’indigne avec d’autant plus de force que chacun est soupçonné de faciliter une intervention extérieure. Celle du président russe Poutine qui chercherait à influencer l’issue des élections. Celle des pétrodollars arabes qui voudraient se doter de positions d’influence à travers la Fondation Clinton. Ce qui leur fait mal et les met hors d’eux est un mal dont nous sommes familiers. Nous nous consolons à l’idée que nous pouvons réagir en utilisant des djembés ou mallettes de billets.

Comment choisir entre celle qui gère mal ses e-mails et celui dont on doute de la capacité à bien gérer le bouton atomique. L’attitude du FBI n’est pas venue réduire cette confusion éthique. Ses premiers doutes eux-mêmes douteux, ne pouvaient que desservir Clinton. En effet, comment enquêter s’il n’y a pas de suspicion ? La seconde lettre ne pouvait mettre fin aux doutes du camp de Trump, même si celui de Clinton, quoique soulagé, avait déjà subi les conséquences du vote anticipé. Ici encore, c’est l’Etat qui risque de se déconsidérer.

Comment choisir entre deux candidats qui se diabolisent à ce point au pays du puritanisme ? Qui incarne le plus l’immoralité ? Parfois on croit se tirer d’affaire en parlant de moindre mal. Le mal n’est-il pas le mal ? Quand on évoque les agressions sexuelles de l’un, il répond que le mari de l’autre est plus coupable encore ! On cite donc les ennuis sexuels  de Stanford, de Weiner, et de Trump puis on ajoute ceux de Bill Clinton comme s’il était candidat. Elle est donc comme coupable de n’avoir pas su retenir son homme !

L’affaire des e-mails peut même être perçue comme une forme d’infidélité à l’Etat américain. La relation avec les milieux d’affaire a aussi un côté licencieux ! On n’est pas si éloigné de la prostitution ! Un politicien peut se vendre mais une femme politicienne ? Un grand capitaliste est jaloux de la liaison de son adversaire avec le grand capital ! Parce qu’il évoque Wall Street, il croit qu’on va lui reprocher de faire le trottoir, « street » signifiant rue ! Faute de pouvoir le faire, Trump répétera à loisir qu’elle est fourbe (crooked Hilary), qu’elle ment comme elle respire. En affirmant leur amitié et leur confiance, c’est cette accusation que les Obama veulent contrer.

Trump parle d’assécher les marécages de Washington, l’ensemble de la classe politique se trouvant ainsi accusée de corruption. Où va-t-il habiter et travailler ? Sur quelle colline ? Surtout que ceux qui parlent pour lui sont de vieux chevaux de retour, des leaders qu’en sont temps Obama avait dénoncé comme lobbyistes !

Le bilan de ses prédécesseurs est tout simplement désastreux aux yeux de Trump. Ils ont tout faux et tout  raté. Ces derniers, naturellement, tenteront de défendre leur héritage. C’est cela qu’il feint d’ignorer quand il ironise : « Obama devrait rester dans son bureau pour faire son travail ». L’enjeu c’est bien son bilan et l’avenir de ses réformes. De là cette mobilisation de la coalition Obama et de ses réseaux,  ce « We can do this » qui ressemble à « Yes we can ».

Les incertitudes viennent également des menaces d’ennuis judiciaires postélectoraux pour chacun des deux principaux candidats. Nous les Eburnéens savons ce que cela signifie. C’est à juste titre que Brezezinsky, ancien « sécurocrate » américain, dit que la première chose à faire après les élections, ce sera de guérir les plaies infligées les uns aux autres. Ne me demandez pas si nous avons réussi à refermer les nôtres. Il y a sans doute des plaies chroniques comme il existe des maladies endémiques ! Si cela peut nous consoler, Axelrod, ancien directeur de campagne d’Obama, reconnait que la guérison prendra du temps.

Comment choisir entre des slogans qui se ressemblent ? Quelle différence, en effet, entre      «fort » et « plus fort », entre « plus fort ensemble » et « fort de nouveau » ? Autant qu’il y en a entre le même et le même. Il n’y a de différence qu’entre leur force et notre impuissance à nous, entre eux et nous !

Trump crie sur tous les toits que les élections sont truquées. On n’a arrêté que deux femmes qui ont tenté de tricher pendant le vote anticipé. Je ne sais combien de personnes ont jamais été arrêtées chez nous. Ici ce sont des républicains qui ont cherché à rassurer leur camarade de parti. Tous paraissent se soucier de l’image de leur pays et de leur démocratie. Chez nous, les caravaniers n’en ont cure.

Quand Trump parle des Noirs, on ne sait s’il se désole pour eux ou s’il les méprise. Il dit qu’ils n’ont rien à perdre. Mais ce discours est mal reçu. Chez nous on dirait qu’il console mal. Il y a des façons de s’y prendre qui ajoutent à la douleur. A celui qui ne possède rien, il ne reste que la dignité. « vous n’avez rien » sonne comme « vous n’êtes rien » !

L’histoire a le sens de l’ironie. Au moment où une femme va devenir, pour la première fois présidente des USA, c’est un agresseur de femmes qui l’affronte !

Le grand piège  qui menace l’Amérique est celui du Ni Ni. Il est désolant de sentir qu’on doit choisir entre le mal et le moindre mal. Cette « in-différence » des candidats peut conduire à l’indifférence des électeurs. C’est sans doute la raison pour laquelle, en fin de campagne, il est devenu urgent de mieux se définir pour mettre fin à la confusion. Se distinguer, pour permettre de distinguer et voter. La participation compte quand ceux qui vous sont favorables ne se déplacent pas en masse.

Trump veut émouvoir en citant tous ceux qui, artistes, sportifs et humoristes, se liguent contre lui et s’acharnent sur lui. Seul contre tous peut signifier qu’on est brave mais aussi qu’on est isolé ! Même ses amis républicains l’ont abandonné et ceux qui reviennent le font à reculons et sans enthousiasme aucun.

Trump ironise sur le soutien apporté par Jay Z et Beyonce en se demandant s’ils chantaient ou parlaient. S’il est vrai peut-être qu’il ignore ce qu’est le rap, il est encore plus vrai qu’il ne veut pas entendre des paroles défavorables.

Enfin, pourquoi se désoler de toutes ces incertitudes et de ces attaques embarrassantes ? N’est-ce pas mieux que des élections dans lesquelles les jeux déjà faits ? Ni chaos ni démocratie olympienne ! Après les Noirs, l’histoire semble avoir programmé le tour des femmes, en attendant celui de Latinos. Telle est leur histoire. Qu’en tirons-nous comme leçons pour nous ?

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