Indépendants ? / Prof Sery BAILLY

Indépendants. C’est ainsi qu’on appelle ou qualifie ceux des militants de partis politiques qui n’ont pas voulu être écartés des élections législatives récentes, ceux qui n’ont pas voulu se « plier » aux décisions de leurs dirigeants. Mais des questions demeurent : indépendants de qui  et par rapport à quoi ? Il est vrai que pendant la période coloniale, il y a eu des indépendants d’Outre-mer. Ils ne s’étaient apparentés à aucun des partis métropolitains pendant que le RDA cheminait avec les communistes. N’est-il pas plus simple et plus juste, en ce qui nous concerne, de dire candidats non parrainés par un parti ?

Cette indépendance était ponctuelle, électorale et non politique. Coup de poker, coup de tête, fugue d’enfants gâtés ? C’est maintenant que nous verrons si les indépendants en sont. Il me tarde de le savoir !

Nous apprenons qu’ils se « précipitent » pour retourner à leurs partis d’origine, qu’ils étaient partis sans être partis ! Ils seraient même partis par « dépit » et pas seulement en dépit des « oukases » d’excommunication. Cela n’enlève rien à leur grand mérite mais n’est pas encore suffisant pour être indépendant politiquement.

Quel est le vocabulaire employé par les connaisseurs pour analyser la situation de ces indépendants ? J’entends parler de nature ou de « retour naturel », de « nos candidats indépendants », « d’enfants de la maison », d’oiseau qui ne peut se fâcher contre l’arbre, de « cordon ombilical », enfin de « parti politique naturel ». L’honnêteté m’oblige à dire que j’ai lu certaines de ces fortes expressions dans l’interview dense d’un chef de parti qui est à féliciter pour sa franchise.

Ces expressions ne me paraissent pas traduire l’idée d’indépendance, encore moins celle de liberté. La nature s’impose et, souventes fois, s’oppose à nous les humains. L’histoire enregistre quant à elle les changements que nous apportons à nos vies. La nature ne change pas, l’histoire est changement !
Alors, l’oiseau n’est pas un oiseau. Se trouve donc ainsi évoquée la nature de tous les oiseaux dans laquelle ils sont condamnés à voler et à se poser quelque part. Me revient à l’esprit l’épisode du président Bush 2 qui, vers la fin de son mandat, est allé rendre visite à des Indiens pleins d’humour qui lui ont donné le nom « Aigle qui marche », c’est-à-dire qui ne peut voler.

De même, quand on parle de l’arbre, on ne parle pas d’un arbre : avodiré, tek, framiré, fromager ou modeste kapokier etc. On renvoie plutôt à tous les arbres qui ont vocation à abriter les oiseaux, même si nos malins exploitants forestiers, pilleurs de nos forêts, ont des projets différents.

Point n’est besoin d’être spécialiste pour se poser quelques questions. Quel type d’oiseau ? Avec des ailes de quelle envergure ? Avec ou sans la capacité de profiter des vents ascendants et descendants ? Qui pense à l’aigle au regard perçant et « yèrè » ? Quelle est cette forêt dans laquelle il n’y a qu’un seul arbre sur lequel l’oiseau est obligé de se poser ? S’agit-il du fameux arbre qui cache la forêt ? Cet arbre me parait représenter l’idée de solidarité entre les membres de l’élite qui en constituent les branches et le feuillage. Ô noble frondaison qui ne veut être associée ou compromise ni avec le sol ni avec les racines !

Je crains que nous ne soyons confrontés aux restes têtus de la mentalité de parti unique. Ces expressions non originales ont déjà été entendues du temps de Nanan, sinon de sa bouche. Il a sans doute déjà tout pensé ! Arbre ou cage contre la liberté ? Oiseaux dont on n’a pu briser les ailes et qu’on est obligé de subir ! Oiseaux dont on n’a pu empêcher l’envol et qui doivent retourner en cage ou bien tournoyer autour de l’arbre comme les akpani chauves-souris ! Ces derniers nous rappellent que tout ce qui vole n’est pas oiseau !

L’autre idée avancée en cette conjoncture postélectorale, c’est celle de la fraternité. De là les mots famille, frères et sœurs. Voilà rappelée à la rescousse la parenté de sang qui implique des devoirs de fidélité et d’obéissance. A. Kourouma critiquait les ethnies « grégaires ». Mais, comme me l’a dit un Général étranger plus ou moins philosophe, le sang est plus épais que l’eau. Et on répond toujours à son appel ! Et l’eau continue de couler sous les ponts, même si c’est elle qui arrose les racines des arbres !

On ne saurait être « houphouétiste » sans reprendre l’expression « Père de la nation » qui est dans la logique à la fois familiale et patriarcale. Alors, la situation me semble empirer. Non pas à cause du mot enfant ou de ses enfants naturels marginalisés, contrairement au Code civil. Mais parce qu’avec le cordon ombilical, on retourne au stade fœtal dans lequel le bébé doit baigner dans le liquide amniotique. L’infanticide n’est-il pas pire que l’infantilisation ? Il y a, en effet, un danger qui menace dont on n’a pas conscience. Souvenons-nous qu’il y a des bébés qui s’étranglent avec leur cordon ombilical !

Quel est l’enjeu pour notre démocratie ? C’est le lien ou l’opposition entre discipline et liberté. L’une est absolument nécessaire mais elle peut desservir l’autre si on n’y prend garde. Comment alors célébrer l’une sans creuser la tombe de l’autre ? L’une est la force des armées, l’autre la force des démocraties. Je pense à l’historien V. Hanson qui estime que l’Occident a vaincu tous ses adversaires d’Orient, et donc de chez nous aussi, grâce à ce qu’il a appelé le « citoyen soldat » des Grecs puis des Romains. Il était à la fois soldat discipliné et citoyen libre.

Il y a des idéologies tellement transparentes que tout le monde peut les partager ou s’en défaire sans conséquence. A chacun d’exercer sa liberté. La vraie menace qui plane sur les indépendants et l’ensemble de la société, c’est la mauvaise articulation du parti, du gouvernement et de l’Etat. Ceux des oiseaux de mauvais augure qui, après leur élection, ne reviendront pas se percher sur l’arbre pourraient être sevrés des services de l’Etat ! On va voir comment ils vont satisfaire les promesses faites aux électeurs imprudents qui ont voté pour eux ?

Quel dénouement pour sortir de ces indépendances non octroyées, comme nous disions jadis, mais ponctuellement arrachées ? Qui va faire le premier pas ? Quelles explications et quelles vérités, les uns et les autres  vont-ils donner et se dire ? Chacun attend que les autres les appellent à la négociation. L’arbre ne parle pas, seuls ses feuillages font du bruit avec le vent. Les oiseaux quant à eux, ils peuvent piailler ou jacasser… Ils ont un avantage sur les autres animaux qui, manquant de finesse, brament, beuglent, croassent, glapissent, et braient de manière prosaïque ! Cette ambiance me fait penser au roman La ferme des animaux de George Orwell.

Comment tout cela va-t-il finir ? Comme dans le « drafting » des basketteurs au cours duquel les équipes américaines font leur recrutement ? Comme jadis sur les tables de vente aux enchères des siècles esclavagistes ? Que les indépendants transforment l’essai ou bottent en touche, la partie continue. Le pays n’a pas encore fini de remodeler son paysage politique.

Prof Sery BAILLY

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