Interview- Jean Jacques KONADJE, « Une réelle menace terroriste pèse sur la Côte d’Ivoire, il faut redoubler de vigilance »

La Côte d’Ivoire a commémoré ce 13 mars, l’an 1 de l’attentat de Grand-Bassam. Face à la menace terroriste qui guette la sous-région ouest-africaine, le spécialiste des questions sécuritaires, Jean Jacques KONADJE revient sur cette menace. Docteur en Sciences politiques, diplômé de Sciences Po Toulouse, expert consultant international en défense et sécurité, cet ivoirien a officié à l’ex-ADDR et a glané le prix du Meilleur chercheur africain d’Europe. Entretien.

Un an après l’attentat terroriste de Grand-Bassam, à quel niveau situeriez-vous la menace terroriste sur la Côte d’Ivoire, sur une échelle de 1 à 10 ?

En raison de son caractère mutant et protéiforme et compte tenue de la diversité de des moyens d’actions du djihadisme, il serait difficile de situer la menace terroriste qui pèse sur la Côte d’Ivoire, sur une quelconque échelle. Aujourd’hui, le djihadisme est perçu comme un système autour duquel gravitent des groupuscules, qui en s’appuyant sur des soutiens locaux, opèrent sans grands-moyens financiers et logistiques. L’auto-radicalisation s’est substituée à la radicalisation structurelle. Les terroristes sont donc dans une posture qui leur permettrait d’échapper aux mailles des filets des services de sécurité de nos pays car, ils vivent dans la population. Toutefois, lorsque nous analysons cette pratique djihadiste dans le contexte géopolitique régional, surtout à l’aune des derniers développements des activités des groupes terroristes dans certains pays de l’espace CEDEAO, nous pouvons dire qu’il existe une menace réelle qui pèse sur la Côte d’Ivoire.

Il y a un an, cette menace était-elle plus importante qu’aujourd’hui ou est-elle au même niveau ?

Je pense qu’il est important de faire la différence entre l’attentat en lui-même (qui est l’aboutissement d’un projet terroriste) et la menace d’attentat qui, concrètement, se traduit par des projets que chaque groupe djihadiste monte, pour viser un quelconque pays. Il faut dire que la menace est perçue comme une intention de nuire. Il est vrai que grâce aux efforts coordonnés des services ivoiriens compétents en la matière, la Côte d’Ivoire a été à l’abri d’autres attentats depuis un an. C’est vraiment louable ! Mais, cela ne veut pas dire que la menace a baissé d’un cran. Bien au contraire ! Cette performance sécuritaire de notre pays pourrait être perçue comme un affront, voire un défi pour les différents groupes djihadistes, qui n’hésiteront pas à exploiter une quelconque faille du dispositif sécuritaire ivoirien pour pouvoir agir. Vu sous cet angle, je dirai que cette menace est élevée. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle, il faut davantage redoubler de vigilance à tous les niveaux.

Le pays est-il néanmoins aujourd’hui plus à l’abri d’une action terroriste compte tenu du travail effectué par les services de sécurité ?

Aucun pays dans ce monde ne peut se targuer d’être à l’abri d’une action terroriste. Le djihadiste a ceci de particulier qu’il est à la fois partout et nulle part. L’attentat terroriste de Grand-Bassam a permis à la Côte d’Ivoire de se rendre compte de sa vulnérabilité et surtout de tirer les leçons nécessaires de cet évènement douloureux. Aujourd’hui, le système ivoirien de défense et de sécurité connaît l’ampleur de la menace. Les services de sécurité mettent l’accent sur la prévention et l’anticipation pour pouvoir mieux contenir cette menace.

Qu’a fait l’Etat depuis un an pour hisser les services de sécurité et de renseignement au niveau de la menace terroriste ?

Il est important de préciser que bien avant le 13 mars 2016, l’Etat ivoirien avait déjà pris un certain nombre de dispositions pour faire face à la menace terroriste qui pointait déjà à l’horizon. Au mois de juillet 2015, une loi antiterroriste renforçant les pouvoirs de la police et des services de renseignement ivoiriens a été votée. Parallèlement, l’on a assisté à la montée en puissance des unités en charge de la lutte contre le terrorisme. Après l’attentat terroriste de Grand-Bassam, l’Etat a posé plusieurs actions et pris une série d’initiatives visant à renforcer davantage le dispositif sécuritaire dans le cadre de la lutte contre cette nébuleuse. Il est évident que pour des questions stratégiques, l’on ne pourrait tout savoir de la batterie de mesures qui ont été prises. Mais, il faut savoir que l’Etat a renforcé les attributions des différents Ministères qui sont en première ligne de cette lutte. Mieux, une cellule spéciale d’enquête, d’instruction et de lutte contre le terrorisme a été créée. Composée de policiers, de gendarmes et de magistrats, cette unité planifie les actions préventives à toute attaque terroriste en Côte d’Ivoire. La montée en puissance des différentes unités impliquées dans la lutte contre le terrorisme en Côte d’Ivoire, s’est traduite par le renforcement des capacités des personnels et de leur équipement. C’est dans ce contexte qu’une enveloppe de 80 milliards de FCFA a été allouée pour renforcer la capacité opérationnelle des forces de défense et de sécurité. L’Etat a par ailleurs renforcé sa collaboration avec les services étrangers.

L’Afrique de l’Ouest, surtout l’axe Burkina Faso-Mali-Niger inquiète tous les spécialistes du terrorisme. Les populations se déplacent très facilement entre tous ces pays et la Côte d’Ivoire. Y a-t-il plus de contrôles aux frontières ?

L’axe Burkina Faso-Mali-Niger apparaît comme un véritable terrain de jeu des groupes djihadistes. Je dirai même que pour l’heure, cette zone peut être considérée comme le ventre mou de l’espace CEDEAO. Les autorités ivoiriennes sont conscientes des conséquences sécuritaires que des mouvements de personnes issues de ces zones peuvent avoir sur le pays.  Des efforts sont faits pour renforcer les contrôles aux frontières. Mais, comme vous le savez, la porosité des frontières, au niveau des pays ouest-africains met par moment, à rude épreuve, tous les efforts considérables de nos forces de défense et de sécurité. C’est d’ailleurs, la raison pour laquelle, il faut privilégier le renseignement humain. Cela revient à appréhender la lutte contre le terrorisme par le bas, en y impliquant davantage nos populations. Il faut éveiller les consciences dans nos populations, susciter leur adhésion dans la lutte contre le terrorisme. La finalité, c’est de parvenir à faire de nos concitoyens, des acteurs de leur propre sécurité.

Y-a-t-il une coordination entre les Etats au niveau de la lutte contre le terrorisme ?

Nos Etats ont bien compris que le terrorisme est un ennemi commun à toute la communauté internationale. Les chefs d’Etats et de gouvernement ont bien pris conscience que seule une coopération étroite entre tous les Etats permettra d’obtenir des résultats satisfaisants dans la lutte contre le terrorisme. Au niveau de l’Afrique de l’Ouest, cette coopération est une réalité. D’ailleurs, c’est grâce à cette dynamique dans la collaboration inter-Etats que la Côte d’Ivoire a obtenu des avancées majeures dans le cadre des enquêtes sur l’attentat terroriste de Grand-Bassam.

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