L’AFRIQUE A-T-ELLE UNE HISTOIRE ? L’HOMME NOIR A-T-IL UN PASSE ? (1) / CHRISTIAN GAMBOTTI

Cette ANALYSE est la  Ière partie d’une analyse qui se poursuivra la semaine prochaine :

L’Histoire de l’Afrique.

De Victor Hugo à Hegel, jusqu’à la phrase malheureuse de Nicolas Sarkozy dans son Discours de Dakar, l’Afrique est vue à travers le prisme étroit et réducteur d’une vision purement occidentale, vision qui se résume ainsi : l’Afrique n’a pas d’histoire et l’homme noir n’a pas de passé. L’histoire de l’Afrique commence avec la colonisation.

Le 18 mai 1879, Victor Hugo, lors d’un banquet commémoratif de l’abolition de l’esclavage, décrit ainsi l’Afrique : «  l’Afrique n’a pas d’histoire ; […] Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte, c’est la sauvagerie ». Il ajoute, s’adressant aux Européens : « Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu donne l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. »

Pour Hegel aussi, l’Afrique noire n’a pas d’Histoire. Hegel s’exprime en philosophe pour qui l’Histoire et la civilisation procèdent d’une conscience. Or, selon Hegel,  en Afrique, la conscience y est encore à l’état d’inconscience. Il n’y a pas donc pas de place pour l’Esprit chez l’Africain, mais un stade qui reste celui de l’enfance et de la barbarie. Ce terme de « barbarie » n’a rien de péjoratif chez Hegel pour qui l’enfance est aussi un état de barbarie.

On retrouve, dans le Discours de Dakar, prononcé le 26 juillet 2007 par Nicolas Sarkozy, l’influence forte de cette vision purement occidentale de l’Afrique dans les phrases suivantes : « Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire », « Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. »

Dans l’imaginaire occidental, même des figures que l’on ne peut pas accuser de véhiculer des thèses racistes voient l’Afrique, selon le Discours de Dakar, comme le « paradis perdu de l’enfance », « où tout recommence toujours » et où « il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ».

Pour Victor Hugo, il faut rendre l’Afrique « maniable à la civilisation », pour Hegel, il faut l’amener à l’état de « conscience », pour Nicolas Sarkozy, il faut la rendre maniable à l’idée de « progrès ». L’Afrique est ainsi invitée à de venir « mature ». Son défaut, pour Hugo, Hegel et Sarkozy, c’est qu’elle n’est pas issue de la culture et de la civilisation gréco-latine. Pour les Grecs, tous les peuples non-Grecs étaient des barbares qu’il fallait civiliser.

Aujourd’hui encore, pour des raisons politiques et idéologiques, les travaux des savants, des chercheurs, des militaires et des médecins coloniaux, qui permettaient, à tort, de conclure à l’existence de races différentes et hiérarchisées, alimentent les discours les plus racistes. On continue de confondre Gustave Le Bon, qui avait dénoncé le nazisme, avec Arthur de Gobineau, inventeur, dans son Essai sur l’Inégalité des Races humaines (1853),  de l’un des plus grands mythes du racisme contemporain, le mythe aryen.

Sur l’Afrique, il est temps de sortir de l’idéologie, trop souvent raciste, de l’époque coloniale et d’une conception du monde qui fait de la seule Grèce le berceau de la civilisation. L’Afrique n’est-elle pas le berceau de l’humanité ?
Mais, comme le dit le proverbe africain, « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » Il est temps pour les chercheurs et les historiens africains d’écrire l’histoire de l’Afrique. L’Afrique est aussi au défi de l’écriture de sa propre histoire.

Faut-il vraiment interpréter comme un progrès le fait que l’on ne parle plus, à propos de l’Afrique, de « monde barbare », mais de « sociétés primitives », d’arts « primitifs » ? Pour moi, le musée du Quai Branly, à Paris, n’est pas le musée des « Arts primitifs », mais l’un des musées des grandes civilisations non-occidentales.

Christian Gambotti
Directeur général de l’Institut Choiseul (Paris, Abidjan)
Directeur de la rédaction du magazine AFRIKI PRESSE
Directeur de la Collection L’Afrique aujourd’hui, Editorialiste.

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