Libre expression / DJIHADISME 4 G : PARAMÉTRAGE ET DÉCRYPTAGE 

Dans son livre intitulé Crainqueville, paru en 1901, Anatole de France soutient que « Même les changements les plus souhaités ont leur mélancolie ».

Cette célèbre maxime de l’écrivain français s’inscrit dans l’ère du temps, lorsqu’il s’agit d’analyser à la lettre et à la loupe, la place et le rôle que jouent les technologies de l’information et de la communication, notamment l’internet, dans l’évolution de notre société. En effet, c’est un secret de polichinelle d’affirmer que l’avènement des TIC a eu un impact considérable sur notre vie, au point de changer notre quotidien.

En même temps que cette entrée dans la société de l’information a constitué une révolution culturelle, économique et sociale sans précédent, les TIC ont aussi contribué peu ou prou, à l’émergence, voire à l’amplification de nouvelles formes de criminalités. Parmi celles-ci, le djihadisme semble figurer en bonne place. A l’analyse des récentes attaques qui ont été perpétrées un peu partout dans le monde, le rôle joué par les TIC a été mis en exergue, à tous les niveaux dans les projets d’attentats.

S’il est communément admis que de nos jours, l’usage de l’internet intervient presque de façon systématique en amont comme en aval dans bon nombre de projets d’attentat, il va sans dire qu’il existe un mode de djihadisme que nous pouvons qualifier de 4 G. En référence à la quatrième génération des standards pour la téléphonie mobile, qui permet le très haut débit mobile, le djihadisme 4 G apparaît comme cette forme de terrorisme qui implique à tous les niveaux, les technologies de l’information et de la communication. Il se caractérise également par l’influence considérable d’internet dans le processus de radicalisation d’un individu lambda et surtout, son éventuel passage à l’acte. Il faut souligner que c’est la vitesse à laquelle ces individus s’auto-radicalisent, via l’internet, qui fait penser à la technologie 4 G. Dès lors, la toile apparaît comme un monde virtuel dans lequel l’apprenti djihadiste s’inscrit pour configurer son esprit et paramétrer sa vie, en vue de réaliser son vśu, en un temps record.

Internet : insaisissable terrain de jeu du djihadisme

Internet apparaît de nos jours comme l’univers par excellence où prolifèrent les apprentis djihadistes. Pis, il est devenu un véritable vecteur d’accélération de l’endoctrinement et de l’auto-radicalisation des jeunes. Si de nos jours la toile apparaît comme le terrain de jeu du djihadisme, c’est parce que du fait de son expansion fulgurante, elle semble insaisissable, voire difficile à contrôler. En effet, en cette année 2016, ce sont environ 215 milliards d’échanges d’emails, qui ont été déjà envoyés, à l’échelle mondiale. En plus de cela, il existe 4,4 milliards de comptes emails repartis entre 2 milliards 672 millions utilisateurs aux quatre coins de la planète. Un peu plus de 2 milliards 100 millions de personnes sont inscrites sur les réseaux sociaux, soit 68% des internautes. Il faut aussi souligner que depuis le début de cette année, plus de 800 000 sites internet sont créés toutes les 24 heures dans le monde. Des chiffres qui donnent le tournis et qui en disent long sur l’intérêt particulier que les djihadistes accordent à la toile.

En choisissant l’internet comme leur terrain de jeu, les djihadistes envisagent de se fondre dans les méandres des réseaux informatiques mondiaux. Cela leur garantit, non seulement l’anonymat, mais aussi et surtout, leur permet d’agir en toute impunité. L’existence de ces données astronomiques, auxquelles s’ajoutent dorénavant la difficulté de leur décryptage complexifie davantage la lutte contre le djihadisme sur Internet.

L’analyse de la plupart des attaques terroristes montrent à bien des égards que les technologies de l’information et de la communication, plus particulièrement, l’internet ont largement contribué à l’embrigadement des terroristes et permis l’organisation des attentats. A titre d’exemple, peu après l’évènement douloureux et malheureux de Saint-Etienne-du-Rouvray le 26 juillet dernier, les enquêteurs ont découvert avec stupéfaction que les deux terroristes avaient fait connaissance via les réseaux sociaux quelques temps avant de passer à l’acte. Une amitié virtuelle dont la finalité était de commettre l’irréparable dans le monde réel. D’ailleurs, le djihadiste Adel Kermiche avait raconté son projet d’attentat sur Telegram, une application de messagerie accessible au grand public. Il ressort des investigations qu’il avait entretenu des semaines durant, une correspondance aux allures de journal intime et de propagande à destination d’un cercle restreint de 200 personnes. Qui sont ces 200 personnes ? Les services de renseignements français et même étrangers ont-ils les moyens de pouvoir les identifier dans le cadre des enquêtes ? Nous n’en sommes pas sûrs !

Il faut rappeler que Telegram est une messagerie sécurisée, créée par les russes et basée à Berlin. Elle est utilisée par plus de 100 millions de personnes. Les entreprises qui administrent ce genre d’application ont fondé leur réputation sur le refus de collaborer avec les gouvernements.

Il est vrai que certains experts soutiennent mordicus qu’Internet n’est pas le seul facteur de la radicalisation. Mais, force est de constater qu’il accélère le processus. Au-delà de sa forte contribution à l’auto-radicalisation, les TIC et plus particulièrement l’internet en tant que village planétaire, sont un espace où se joue la mondialisation du djihadisme.

TIC et développement du « marketing djihadiste »

L’avènement des TIC et le développement d’internet ont largement contribué à la mondialisation de la menace djihadiste. Bien souvent, c’est sur des réseaux sociaux comme Facebook que les djihadistes nouent leurs premiers contacts avec les futurs terroristes. Par exemple, les jeunes français partis combattre en Syrie, entre 2012 et 2014, pour le compte de l’Etat Islamique ont été contactés et recrutés sur Internet.

Parce qu’ils ont pris conscience de l’importance des TIC dans la vie des jeunes, notamment, ceux des pays occidentaux, les différentes organisations terroristes ont conçu des stratégies marketing sur mesure, qui font appel aux technologies de l’information et de la communication. C’est dans cet esprit que plusieurs vidéos de propagande conçues avec des outils technologiques de pointe ont été diffusées sur des plateformes de partage, afin de convaincre de jeunes innocents d’adhérer à la cause du fondamentalisme radical. A ce sujet, il n’est pas rare de voir certaines vidéos de l’Etat islamique utiliser des drones pour réaliser des prises de vue aériennes, des effets spéciaux, des extraits de vidéos dignes des maisons de production d’Hollywood pour attirer davantage de jeunes qui partagent les codes d’une culture globalisée.

A travers ces films de propagande, les grandes orientations stratégiques des groupes terroristes, ainsi que leurs modes opératoires sont communiqués. Une analyse audiovisuelle permet de comprendre que dans sa stratégie de propagande, le groupe Etat Islamique utilise des méthodes qui relèvent du marketing. Contrairement aux terroristes classiques décrits par les médias occidentaux comme « des barbus arriérés et sans foi ni loi » et qui, grosso modo relèvent de l’époque d’Al-Qaïda, les djihadistes 4 G ont en réalité «une kalachnikov dans une main et un smartphone dans l’autre. Ils maîtrisent parfaitement les codes de communication de la modernité, mieux, ils ont grandi avec ». Ainsi, certains terroristes n’hésitent pas à faire des selfies (qu’ils postent sur les réseaux sociaux) avec leurs victimes, après les avoir décapitées. Cette banalisation de l’horreur vise à créer davantage la psychose dans les pays qui font l’objet de menaces imminentes d’attentats terroristes.

D’un point de vue stratégique, le marketing djihadiste répond à un double objectif. D’une part, il vise à séduire les candidats au djihad, ainsi que les nouvelles recrues des groupes terroristes ; d’autre part, il permet de semer la terreur vis-à-vis des ennemis des groupes terroristes. Le franco-sénégalais Omar Diaby, connu sous le pseudonyme de Omar Omsen apparaît comme l’un des plus grands propagandistes francophones à faire du marketing djihadiste, son crédo. A travers sa chaîne en ligne 19 HH (en référence aux 19 terroristes qui ont constitué le commando du 11 septembre 2001), il diffuse via le net, une abondante production de vidéos d’embrigadement. Il est d’ailleurs à l’origine du recrutement de dizaines de jeunes français originaires de Nice et qui combattent aujourd’hui dans les rangs de l’Etat Islamique.

L’Afrique à l’épreuve du djihadisme 4 G

Ce serait une erreur de croire que l’Afrique est à l’abri du terrorisme 4 G, en raison du retard qu’elle a accusé dans son entrée dans la société de l’information. En 2016, le taux de pénétration d’internet sur le continent noir est estimé à 18%. Cependant, avec la vulgarisation de l’usage de la téléphonie mobile, l’avènement de la 4 G dans certains pays du continent et surtout, la prolifération des cybercafés dans les grandes villes du continent, les TIC sont davantage accessibles aux Africains. Une donnée qu’il convient de prendre en compte dans la mise en place de stratégies nationales visant à lutter contre le terrorisme. Partant de ce fait, l’on comprend aisément que le djihadisme en Afrique peut se développer aussi à travers l’internet. D’ailleurs, les récents attentats dans certains pays d’Afrique de l’Ouest révèlent que c’est à l’aide de téléphones portables que les djihadistes ont préparé et coordonné leurs opérations, avant de passer à l’acte.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le continent africain se numérise au fil des années et les groupes terroristes qui y opèrent se servent de la toile pour recruter les jeunes, pour s’organiser et surtout pour exister. Pour faire face à cette réalité à laquelle tous les Etats africains sont confrontés, il est important pour les services compétents en la matière dans chaque pays, de mesurer l’ampleur de cette problématique et de trouver les solutions pour y faire face de façon durable et irréversible.

La vérité, c’est que les pays africains manquent de moyens pour lutter efficacement contre le djihadisme sur internet. Si dans certains cas, ce sont les moyens financiers et matériels qui font défaut, il n’est cependant pas rare de constater qu’il existe un déficit de moyens humains dans ce domaine. Nombreux sont des agents de services de renseignement dans certains pays africains, dont les compétences en informatique se limitent à la bureautique. Dans un tel contexte, l’Afrique doit envisager sa politique globale de lutte contre le terrorisme dans une perspective holistique en intégrant la dimension numérique du phénomène.

Conclusion
A l’aune de cette analyse, il convient de retenir que loin d’être statique, la lutte contre le djihadisme est dynamique. Elle devrait donc s’inscrire dans l’ère du temps. Cela veut dire que pour être efficace, nous devons combattre le terrorisme sur tous les fronts, aussi bien dans le monde réel que dans l’univers virtuel. Sans perdre de vue la place capitale que joue le renseignement humain dans cette guerre asymétrique, nos services de renseignements doivent avoir un regard pointu sur le djihadisme 4 G. Cela suppose qu’il faut intensifier le renseignement 4 G.

Jean-Jacques KONADJE
Docteur en Science Politique
Diplômé de Science Po Toulouse

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