LIBRE EXPRESSION / Tu t’appelleras: Eugène Kacou, critique d’un objet littéraire non identifié

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Le samedi 28 janvier 2017 dernier, se déroulait à la RTI, à Cocody, un événement banal a priori  mais qui, on le verra, s’inscrit dans le frémissement d’un je-ne-sais-quoi d’historique. Il s’agit d’une dédicace de livre, la chose en elle-même n’ayant rien d’extraordinaire sauf à considérer le genre « littéraire » dont il est question, et qui, d’après nous, est un curseur, un indicateur du niveau de développement, de maturité et de la qualité des prétentions d’une société donnée. Ce jour-là, Eugène Kacou présentait, venons-nous de dire, un livre à caractère autobiographique intitulé : « Tu t’appelleras : Eugène Kacou ! » Témoignages d’un journaliste téméraire. C’est une excellente démarche si on regarde ce que disait Sigmund Freud de l’entreprise historique qu’on peut valablement ramener à la chose (auto)biographique en particulier. Ses mots doivent être rappelés pour fermer cette brève note introductive car argue Freud « Tant que le peuple était petit et faible, il ne pensait pas à écrire son histoire, mais à travailler le sol, à défendre son existence contre les voisins, à leur prendre du pays et à s’enrichir. C’était un temps héroïque et sans histoire. Ensuite vint un autre temps où le peuple acquit la conscience de soi, se sentit riche et puissant, et alors naquit en lui le besoin de connaître ses origines et son développement. » Sigmund FREUD, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, trad. Marie Bonaparte, Gallimard, 1927, p 67.

C’est en regard de cette ligne de démarcation que constitue le fait autobiographique que nous avons pris le parti de lire – au double sens de la réception et de l’analyse – cet ouvrage qui servira de toile de fond à un questionnement sur le niveau général de conscience de soi en Côte d’Ivoire, et bien entendu sur la nature bien problématique d’un texte qui tient pour beaucoup d’une généreuse promesse.

L’autobiographique et la conscience de soi
Dans les mois ou les années à venir, le lecteur ivoirien aura entre ses mains, si on en croit Eugène Zadi,  un projet de communication en conseil des ministres produit par son défunt frère Zadi Zahourou alors ministre de la culture.  Nous avons eu, pour notre part, accès à ce texte éminent qui ne demande qu’à être appliqué, grâce à Maurice Bandaman, actuel ministre de la culture et de la francophonie. Le but de Zadi Zaourou alors qu’il initie cette communication intitulée « introduction à la politique culturelle de la Côte d’Ivoire », c’est de sensibiliser l’ensemble du gouvernement – dans un exercice théorique et pratique d’un magister particulièrement rare –  sur ce que devrait être une réelle politique culturelle émondée de toutes les scories qui destinent ce secteur à un simple succédanée chez nous. Pour le ministre-théoricien, un tel projet, à savoir mettre la culture au centre du développement, n’aura atteint son but que lorsque l’individu, agent de ce développement, aura pris conscience de son individuation, et quand il aura su, non pas dans le sens de l’individualisme occidental, mais en lui empruntant un peu de sa logique d’émulation, se dégager des pesanteurs du groupe où se refugie ce refus hongre de se prendre en charge. Car certes, cela est attesté, les progrès individuels et collectifs le sont contre le solde d’une ferme et lucide prise de conscience de soi c’est-à-dire d’une appropriation par l’individu de sa propre expérience en particulier quand il sait, pour savoir dans quel sens et comment agir, se situer dans un contexte historique, idéologique et spirituel. Les écritures de soi sont à ce titre, intéressantes d’enseignements car elles permettent de dater, de nommer, de marquer cette période cruciale, cette charnière où l’individu s’habille de cette conscience de soi si nécessaire à son épanouissement. Le XVIIIe siècle et sa révolution des lumières est, d’après Philippe Lejeune, le précurseur non seulement de l’autobiographique, mais aussi de cette prise de conscience de soi qui commença en toute vraisemblance par le journal intime. En effet, relate Lejeune : « … en 1762, Diderot propose à Sophie Volland une petite théorie de ce qui sera le journal intime… C’est à cette époque qu’on commence à prendre conscience de la valeur et de la singularité de l’expérience que chacun a de lui-même… » L’autobiographie en France, p. 43. Les écritures de soi sont donc, ainsi et à ce titre, la preuve du niveau de conscience (de soi) d’une communauté donnée au sens où elles permettent, en regardant la situation des individualités qui se dévoilent, de mesurer, avec ses propres mots, ce qu’une société entend de son être au monde. En Côte d’Ivoire, ce self narrative est resté longtemps, avant Eugène Dié Kacou et quelques rares autres (Charle Nokan doit être cité en bonne place ici), l’apanage de la classe politique – le cas de Séry Bailly, l’auteur de Sur les traces de mon père est problématique – dont la fin du siècle dernier et les quinze premières années de ce siècle-ci ont montré un intérêt certain pour les témoignages, le livre-entretien, le récit de vocation, les mémoires voire même l’autobiographie. La différence avec la société Française par exemple c’est que les premiers textes qui instituent le genre dans le pays sont l’œuvre d’intellectuels notamment Jean-Jacques Rousseau et André Gide, ce qui, dès le départ, démocratise – littéralement la rend au peuple – la pratique autobiographique. C’est une autre preuve qu’en Côte d’Ivoire, le politique est l’Homme par excellence, car c’est lui qui a toute légitimité pour raconter son histoire. L’autre corrélat c’est que la pratique du récit de soi, mais plus largement du récit de vie, mais plus largement encore du récit est très négligeable dans le vécu national. Quelles conséquences en tirer ? L’autobiographie ayant un « âge » : l’âge de la retraite, la société ivoirienne serait-elle trop jeune pour questionner son expérience ? Cette faiblesse de la pratique autobiographique serait-elle le signe d’une incapacité : celle de la pensée et/ou du récit ? Serait-elle au contraire la marque d’une société pudique, puritaine, réfractaire à l’exhibitionnisme et au narcissisme ? Quelles leçons tirer alors du texte d’Eugène Dié-Kacou ?

« Tu t’appelleras : Eugène Kacou… » : à la rencontre d’un objet littéraire non identifié

Le livre d’Eugène Dié-Kacou a de nombreux mérites ; reste que les hésitations qui l’entourent ne fassent pas de l’ombre aux qualités, aux richesses évidentes dont il est porteur. Des précisions s’imposent, de fait. Car, lors de la dédicace, l’œuvre a été présentée comme une autobiographie alors que le titre laisserait penser qu’il s’agit de « témoignages ». Par ailleurs, dans le corps du texte notamment page 3, l’auteur laisse entendre que l’ouvrage aurait pu être un livre-entretien – n’eût été le décès entre temps de son « interrogateur » – ; il signe au moment de conclure, à la page 169, qu’il a produit en réalité « une émission ». Des témoignages, un livre-entretien… dont le caractère autobiographique est évident sont-ils pour autant des autobiographies stricto sensu voire « stricto opus » ? Assurément  non. Le tort étant celui, non pas de l’auteur qui a clairement nommé son objet, mais celui de la critique qui se méprend à son sujet, quelques précisions s’imposent dès lors. Une question déjà : qu’est-ce qu’une autobiographie ? Car, non, l’autobiographie, ce n’est pas « n’importe quelle manière de parler de soi ». En effet, le genre lui-même appartient à une catégorie d’œuvres plus importante que l’on rassemble sous le vocable d’écritures de soi. Il s’agit, des carnets, des essais, des souvenirs, du journal intime, des mémoires cette forme d’écriture du moi par rapport à laquelle le mot d’autobiographie a été forgé pour marquer la différence entre l’intentionnalité –   c’est le cas des mémoires qui servent à répondre à des questions, à donner la position de l’auteur par rapport à des événements importants auxquels il a participé de sa position parfois éminente – ou non du texte, la place centrale occupée par le moi dans le récit (c’est le cas de l’autobiographie), ou alors son caractère désaxé par rapport aux événements et à l’histoire avec un grand H (c’est le cas des mémoires dans lesquels parler de soi, parler du moi est un prétexte, un alibi). On le voit bien, dire je, parler de soi n’est pas une condition suffisante pour avoir produit une autobiographie. C’est d’autant plus vrai que dans le cas qui nous occupe, le septuagénaire a produit, pour toute autobiographie, un livre de 176 pages. Au volume, s’ajoute la composition du texte qui n’assure pas toujours la continuité de la diégèse, du récit, ce qui fait que le lecteur à tout le loisir d’une lecture aléatoire qui n’altèrera en rien sa compréhension du texte. Le Directeur Général de la RTI avait même révélé qu’il avait choisi certains chapitres en regardant la table des matières. Il manque donc deux éléments à la validation de la nature autobiographique de « Tu t’appelleras : Eugène Kacou… ». Il s’agit du pacte autobiographique et de la continuité du récit.
Premièrement, d’après Philippe Lejeune, a écrit une autobiographie, toute personne qui déclare elle-même avoir produit un tel travail dans une « déclaration d’intention autobiographique [qui] peut s’exprimer de différentes manières, dans le titre, dans le « prière d’insérer », dans la dédicace, le plus souvent dans le préambule rituel, mais parfois dans la note conclusive (Gide), ou même dans des interviews accordées au moment de la publication (Sartre) : mais de toute façon cette déclaration est obligatoire. » Op. Cit., p. 17. L’autobiographie est donc produite en conscience. C’est en observant de nombreux autobiographes que Lejeune en vient à déclarer ce qui précède.

Deuxièmement, ce que donne à lire l’autobiographie, ce ne sont pas des morceaux, des monceaux de vie disséminés tout au long de l’œuvre, c’est au contraire, comme le définit Philippe Lejeune encore, « le récit rétrospectif en prose que quelqu’un fait de sa propre existence, quand il met l’accent principal sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » Op. cit., p. 10. Cette histoire de la personnalité paraît bien présente dans le livre d’Eugène Dié-Kacou ; d’une part, elle n’est pas complètement documentée, d’autre part, elle est un prétexte pour défendre des positions prises par le passé, pour revenir sur des événements que l’auteur a vécus en tant que journaliste. Ce récit de soi opère comme des mémoires (au sens littéral aussi de ce qu’on a conservé dans la mémoire), et surtout comme un récit de vocation. Il suffit, pour le voir, de reconsidérer les premiers chapitres du texte avec le retour sur la signification du nom, l’ordre de naissance, les rituels que cela demandait dans le contexte culturel, et le récit de filiation dont relève pour beaucoup, le début du livre. La proposition finale de la définition Lejeunienne peut être rappelée à notre lecteur. L’autobiographie a-t-il pu dire c’est  « … quand [l’auteur] met l’accent principal sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » Pourquoi cette précision ? La définition du dictionnaire universelle du XIXe siècle offre des éléments de réponse. Elle nous apprend que « Pendant longtemps, en Angleterre comme en France, les récits et souvenirs laissés sur leur propre vie par les hommes marquants de la politique, de la littérature ou des arts, prirent le nom de mémoires. Mais, à la longue, on a adopté de l’autre côté du détroit l’usage de donner le nom d’autobiographie à ceux des mémoires qui se rapportent beaucoup plus aux hommes qu’aux événements auxquels ceux-ci ont été mêlés. L’autobiographie entre assurément pour beaucoup dans la composition des mémoires ; mais souvent, dans ces sortes d’ouvrages, la part faite aux événements contemporains, à l’histoire même, étant beaucoup plus considérable que la place accordée à la personnalité de l’auteur, le titre de mémoires leur convient que celui d’autobiographie. » Le lecteur attentif verra bien que le livre d’Eugène Dié-Kacou tient pour beaucoup de cette démarche, mais il relève encore plus, tout témoignages qu’il est, d’un récit de vocation ; lequel est  le fait « d’hommes de lettres qui ne cherchent pas à rendre compte d’un itinéraire intellectuel, comme Descartes, mais à rassembler les éléments de leur biographie, traitant de rebus ad eum pertinentibus (de ce qui les concerne)… Le récit retrace les origines sociales, la première éducation (avec quelques scènes indiquant une vocation précoce ou quelque trait révélateur), les études, les lectures, la carrière, les œuvres, les rencontres… » Op. Cit., p. 41.

La chose ayant été dite, concluons. Non pas sur la nature de l’œuvre, il y aurait séduction narcissique d’un travail qui s’est voulu utile. Parlons enfin, à la fin, pour conclure donc, au moment où des biographies de politiques se signalent, de la nécessaire démocratisation du récit de soi (tout ce qui est auto-bio-grahique) et des récits de vie (tout ce qui est biographique). En fait, nous prêtons les dernières lignes de cette réflexion à Jean-Philippe Miraux qui insiste sur la portée de l’autobiographie, intérêt qu’il tire de sa lecture de Hans Robert Jauss. En effet écrit-il : « Après que (Adam) a accepté de manger du fruit de l’arbre de connaissance, il se cache aux regards de Dieu. Celui-ci pose une étonnante question : « Adam où es- tu ? » Question paradoxale dans la mesure où le Créateur omniscient, sait où se trouve le premier homme. Alors, pourquoi une telle question ? Hans Robert Jauss dans son ouvrage Pour une herméneutique littéraire, suggère que la question posée pousse Adam à interroger la position de son être, la signification de son geste, l’essence de sa personne. Adam sait où il est puisqu’il est où il se trouve : sa demeure est son être, son être est sa demeure. Rien de plus et pourtant, dans le décalage entre la situation et la question de la situation, il existe une frange inquiétante d’interrogation : étant où il est, Adam ne saurait pas  où il est. Belle parabole dont la signification nous semble proche de la question autobiographique, dans la mesure où elle institue le questionnement sur soi comme démarche paradoxale et le moi comme objet herméneutique. » L’autobiographie, écriture de soi et sincérité, p. 6.
Une question nous est donc posée, étant où nous sommes, savons-nous où nous sommes ?

Paul-Hervé AGOUBLI
Assistant/Enseignant-Chercheur UFHB de Cocody

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