Mannequins / Séry Bailly

Quand on parcourt certains quartiers de notre capitale économique, on se rend compte que la population croît vertigineusement. Il s’agit surtout de quartiers dits populaires et qui sont aussi populeux, sauf le respect que je leur dois. Elle augmente du fait naturel de la natalité et des migrations. Mais elle s’accroit aussi du fait culturel et économique lié à la  prolifération des mannequins et des maquis.

Ces derniers sont en réalité le reflet de la croissance démographique. Les maquis croissent en proportion du nombre des mangeurs. Ils proposent de la nourriture pour remplir les ventres et sustenter les corps. Il suffit de disposer quelques chaises et tables pour qu’on sache à quel espace on a affaire. Attablés ainsi, les clients peuvent attendre patiemment d’être servis. Quels changements sociologiques tous ces maquis nous indiquent-ils ? Est-ce moins cher de manger dehors ? S’agit-il d’une population de célibataires qui n’ont pas d’engagements familiaux à honorer ? La rue l’a-t-elle emporté sur la cour ? Hors de la clôture des maisons et des cours, vers l’ouverture et la liberté des quartiers ? Assis en regardant passer piétons et véhicules avec le sentiment que l’histoire bouge et avance ! Plus prosaïquement, veut-on s’épargner la corvée de la vaisselle ? Aux sociologues de répondre.

La nourriture, celle des maquis notamment, n’est pas une préoccupation pour les mannequins qui nous tiennent compagnie. Par ce mot, on peut entendre deux choses. Dans les deux cas, il s’agit de corps, mais cette fois-ci de la manière de les couvrir ou habiller.

Le mot renvoie tout d’abord à des personnes vivantes et agréables à regarder dans la promotion de la haute couture. Ces jeunes personnes se présentent de façon épisodique quand elles défilent sur un T comme on dit. Elles doivent certainement se tenir à l’écart des maquis pour ne pas prendre de poids. On a même commencé à critiquer celles qui sont trop maigres et anorexiques. Ces êtres humains n’ont donc rien à voir avec les objets qu’on désigne également par le terme de mannequin.

Le nombre de ces mannequins-choses ne fait que grandir. Ce sont de grandes poupées qu’on voit dans les vitrines des boutiques ou qui encombrent leurs devantures. Ces mannequins peuvent être analysés sous trois angles : économique, esthétique, et sociopolitique.

Au premier niveau, si leur nombre a retenu mon attention, ils ne renvoient pas moins à l’économie. Les mannequins ne peuvent croître qu’en proportion du marché du vêtement et des ressources consacrées à habiller les corps. Si leur population augmente alors, c’est que le domaine de la couture ou de la commercialisation du vêtement est dynamique et peut-être prospère.

A moins qu’ils soient utilisés pour aller vers des clients devenus de moins en moins « achetant ». Comme le pêcheur qui lance son filet le plus loin possible ! Il s’agirait de se vendre à des êtres relativement semblables. N’ont-ils pas, en plus des habits qu’ils portent, des têtes, des bras et des mains qu’ils tendent vers les passants et potentiels clients ? C’est presque parmi eux qu’ils viennent s’exposer et présenter les marchandises proposées. Comme les mannequins vivants, ils posent et s’exposent pour la promotion des vêtements. Ils rassurent ceux qui hésiteraient parce qu’ils ne sont pas sûrs que les vêtements puissent leur aller. S’ils pouvaient parler, ils diraient « Regardez comme ils nous vont ! », « Et s’ils nous vont, ils vous iront aussi ! ». Ils paraissent avoir plus d’assurance que les passants qu’ils côtoient et voient défiler devant eux.

Il va sans dire que nos grands noms de la haute couture, les Pathé O, Ciss Saint Moïse, Gilles Touré, Miss Zahui et autres, ne sauraient s’adonner à un tel racolage, avec une forêt de mannequins !

Je me suis aussi laissé dire que tous ces mannequins, sinon la grande majorité d’entre eux, sont fabriqués chez nous ici. Voilà donc une activité de plus pour nos artisans. Ce n’est sans doute pas là le grand levier de l’émergence. Mais, c’est déjà cela de gagner ! J’imagine les ateliers de fabrication avec les moules, les pots de peinture et autres moyens nécessaires. Ainsi, les couturiers et les fabricants de mannequins se nourrissent mutuellement !

Au niveau esthétique, on peut s’intéresser à leur forme. D’abord, ils ne sont pas marqués par l’embonpoint qui afflige nombre d’entre nous. Ceux qui représentent les hommes ont le ventre plat et la poitrine avec juste ce qu’il faut de volume. En revanche, ceux qui représentent nos sœurs africaines savent quelle partie du corps il convient de favoriser et mettre en valeur. Ce sont naturellement les hanches et une callipygie seulement suggérée. Même les mannequins sobres, sans doute faits de cartons et unidimensionnels, mettent les hanches en relief.

Or les mannequins vivants ou top modèles, même noires, dont les célèbres Kamatari, Jones, Iman, Katoucha et d’autres encore, devaient se soumettre à la dictature de la taille fine et à l‘interdiction des hanches ! Nos artisans ont organisé et réalisé notre libération esthétique !

Pas de posture aguichante mais juste ce qu’il faut pour inviter à venir acheter ! Les mannequins sont parfois nus ! Honnis soient qui mal y pensent. En tout cas, ils ne courent aucun risque ni de harcèlement ni d’agression sexuels. Est assurément malade, celui qui ne voit pas les vêtements et commencent à fantasmer sur les pauvres mannequins. On montrerait les vêtements et eux regarderaient ce que ceux-ci recouvrent et leur cachent ! Il convient d’être prudent ici. Les droits de la personne humaine  défendent toutes les orientations sexuelles ! Le fantasme et la concupiscence sont des droits fondamentaux !

Au niveau sociopolitique, toute personne au pouvoir ne peut qu’aimer un peuple de mannequins. D’abord, qu’est-ce qu’elle est belle la vie de mannequin ! On s’en occupe, on les sort, on les sape et on les rentre le soir venu. On les habille et déshabille sans qu’ils n’aient d’effort à fournir. Ils n’ont jamais faim et n’ont aucun loyer à payer. Ils ne paient même pas l’électricité avec laquelle on les éclaire. Ils peuvent se multiplier à l’infini sans que des charges viennent les faire regretter leur croissance démographique. Enfin, ils n’ont pas l’angoisse des contrats qui tenaille les mannequins qui vivent de leur art.

Ensuite, quel dirigeant politique n’aimerait pas gouverner un peuple de mannequins ? Ils sont silencieux et immobiles. Ils ne gênent personne. Ils ne dérangent personne. Esquisse de mouvement mais « dynamique immobile », comme dirait Hélé Béji. Pas de marche encore moins de grève. Sur leur visage et dans leur regard, toujours une humeur égale ou un sourire permanent, s’ils ont été conçus ainsi.

Des accidents peuvent se produire, s’il leur arrivait de tomber sur leurs propriétaires. Ils pourraient se briser pour le grand malheur de ces derniers. Ce serait toujours sans leur volonté propre. Dès lors, les imaginez-vous en train d’ourdir des complots ? Un peuple de silence et d’immobilité, d’équanimité permanente.

Même leurs semblables pas tout à fait semblables ne seraient pas mécontents d’eux. Ils les regardent passer et doivent en silence les plaindre. Pour les avoir créés, eux les mannequins, ils se prennent pour des dieux. Mais ces derniers les voient passer à pas pesants et lourds de tous leurs soucis. Il m’arrive de me demander si ces mannequins n’éprouvent pas de la compassion pour eux : à quoi leur sert toute leur agitation ?

Ne vous demandez pas pourquoi, en majorité, ils sont blancs ou beiges. Parmi eux quelques-uns sont noirs ou marrons. Quelle idée d’être blancs pour vendre des habits à des Noirs ! On vous rétorquera que ce sont des artisans noirs qui les ont fabriqués. Naturellement, ils sont plus intelligents que leurs créatures. Ils savent que les Noirs aiment acheter ce qui va au Blanc ou ce que le Blanc porte. C’est l‘équivalent des slogans « mode de Paris » ou Parfum de Paris ! Qui ne voit  que ces formules sont trop longues et inefficaces ? La couleur dit tout et suggère tout. Elle vaut mille mots ! Il s’agit moins d’un reniement de soi que d’une simple opération de séduction.

Et, comme disait quelqu’un, certains sont faits pour lancer la mode, d’autres pour la suivre ! Tant mieux pour les « sapologues », s’ils croient la faire et accélérer ainsi leur libération !

Séry BAILLY

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