Projet de Constitution – L’ivoirité est-il vraiment derrière les ivoiriens?

Le nouveau texte fondamental devrait atténuer les craintes de tous ceux qui se voyaient exclus par la Constitution d’Août 2000. La Côte d’Ivoire aborde un de ses importants virages vers l’avenir. Sera-t-il à l’image des 33 glorieuses d’Houphouët-Boigny? Les ivoiriens y rêvent mais la disposition sur la propriété foncière fait déjà l’objet de supputations.

Le Chef de l’État, le mercredi 5 octobre dernier, a demandé aux députés, émissaires du peuple ivoirien de procédé à  des « amendements » nécessaires  en ayant à l’esprit de légiférer pour  « nos enfants ». Donc pour l’avenir.
Cet avenir devra pour le pays, se construire avec tous les ivoiriens, sans exclusive. Or, pour ce qui est donné d’entendre, c’est à se demander si l’on a réellement tiré les leçons de dix ans de crise.

« Est-ce que votre gars-là (le Président de la République) est vraiment ivoirien?  » interroge encore aujourd’hui un grand Conseiller dans une des institutions de la République. Il est devenu subitement un fervent défenseur du génie Ouattara. Quoique…

Deux cadres Baoulé de la région de Gbèkè se sont retrouvés en septembre dernier à Diabo (Centre-Nord) pour des obsèques. Dans les échanges triviaux, ils ont abordé les mutations en cours dans le pays. Morceaux choisis: « Le type  (le PR) même est burkinabé donc tout ce qu’il fait est mû par le souci de privilégier les non nationaux » indique l’un d’entre eux, Directeur central dans un ministère.
« Dans tous les cas, nous avons notre « kanga » (terme péjoratif qui signifie esclave en baoulé). Tout ce qui est fait c’est pour la Côte d’Ivoire » a répondu le second,  cadre du privé.

« La naturalisation par déclaration obéissait à quelle logique? Tous les étrangers qui sont sur le sol ivoirien avant 1974 sont devenus ivoiriens. Il faudrait multiplier leur nombre par un chiffre plus grand car leur titre et nouvelle situation administrative rejaillit sur leurs enfants et petits-enfants donc ce sont des millions de personnes qui vont revendiquer la propriété foncière avec les propriétaires terriens, voici un problème » accuse un autre grand patron.

Et c’est reparti ! Ouattara voudrait donner le pays à des étrangers. Cette rengaine, les ivoiriens l’ont bue pendant des années.

Le Secrétaire Général Adjoint de l’UDPCI, le parti guéiste tempère les ardeurs. Coulibaly Donadénin Fologo estime que « l’ivoirité est derrière. Ce qui est difficile chez un garçon, c’est de poser un acte et reconnaître son tort. Or, le président Bédié, président de la Conférence des présidents du RHDP n’a jamais laissé échapper une idée qui nous ramène en arrière, jamais. Tout part des leaders. Le PDCI a compris qu’il a commis une erreur donc aujourd’hui, à aucun moment, de telles allusions ne sont faites. De ce point de vue, certes au sein d’une alliance, il y a des grincements de dents, mais sur ce sujet, tout va bien » soutient-il.

Les ivoiriens, surtout, beaucoup d’anti-Ouattara et partisans de Gbagbo ou même de Bédié, ont peur de l’étranger et du nordiste ivoirien. Surtout depuis la rébellion de septembre 2002. Ils voient Ouattara comme le bras séculier des envahisseurs étrangers surtout, burkinabé.

« Voter encore pour un nordiste, jamais! Des rebelles comme ça, après avoir tué nos parents, venir les légitimer, jamais! «  fulminait un cadre de la région de l’Iffou, en fonction à Bouaké.

Comme lui, un député suppléant de la région de l’Iffou n’a pu cacher son dédain pour « les rebelles, ces nordistes éventreurs de femmes ».  » Bédié ne pourra pas nous convaincre de voter pour ces gens. D’ailleurs lui-même a fait quoi pour les cadres de la région depuis sa présidence? «  se plaint-il.
Un planteur de cacao, lui, sous l’air de la plaisanterie ne manque pas de poser la question : « Ouattara est-il vraiment ivoirien? « 
Dans l’esprit d’une frange du peuple, le Président de la République, fils de Kong, à 100 km de Ferkéssedougou, n’est pas un ivoirien. Pis, il s’est imposé par les armes.
Récemment Affi N’guessan, dans une sortie publique n’a pu s’empêcher de dire qu’« On était là, Ouattara nous a trouvés ici », soulevant un tollé.

C’est dans une ambiance d’hypocrisie délétère que le vote par référendum de la Constitution se fera fin octobre. Va-t-elle tenir longtemps? Là réside toute la question. Le retour du « ou » dans l’article 55 en lieu et place du « ET » de l’article 35 ne donne-t-il pas de la matière aux adeptes des raccourcis anti-étrangers?

Jusque-là, les inventeurs de l‘ivoirité ne se sont pas repentis devant les ivoiriens, laissant les simples d’esprit toujours enfermés dans la certitude inoculée depuis 1995 et présentant Alassane Ouattara comme un non ivoirien.

Joint par Politikafrique.info, Joël N’guessan, porte-parole principal du RDR estime que « l’ivoirité ne constitue plus une préoccupation pour ceux des ivoiriens qui ont enfin compris que la Côte d’Ivoire est une terre d’hospitalité pleine d’espérance. Ils sont les plus nombreux ceux qui ont compris cela. Ceci étant dit, nous ne pouvons pas empêcher les adeptes des vieux schémas d’exclusion sociale de développer leur pensée. Ils sont une minorité ne représentant pas plus de 5% de la population ivoirienne » estime l’ex-ministre des Droits de l’Homme et cadre de Bouaké.

Un cadre des ex-Forces Nouvelles soutient que « la rébellion n’a servi à rien, on n’a pas tiré les leçons de cette crise. Pendant les débats à l’Assemblée Nationale, nos élus du RDR, n’ont pas voulu gêner les vieux, ils n’ont pas eu le courage de demander la condamnation de l’ivoirité et d’en condamner les auteurs comme Bédié a demandé la condamnation des auteurs du coup d’Etat ».

Doukoua Godé, le président des consommateurs réunis au sein de la FACACI relativise.
« D’abord, c’est quoi le concept d’ivoirité ? C’est une question d’accords et d’interprétations. D’abord c’est quoi l’ivoirité cela n’a pas de sens, on peut dire la francité.  Le fait que l’ivoirien aime son pays, c’est cela le concept.  C’est considérer comme un concept de xénophobe comme les gens ont tendance à le dire. Pour moi, c’est une idée dans laquelle, je ne me suis jamais inscrit. Pour moi, l’ivoirien n’est pas xénophobe. L’ivoirien est la personne la plus accueillante de la sous-région. La preuve en est qu’aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, on a plusieurs nationalités. Et, on a un taux d’étranger qui avoisine près de 40%. Ça n’existe nulle part ailleurs. L’ivoirien n’est pas xénophobe. Si c’est cela, il ne l’a jamais été. Et, ce n’est pas maintenant qu’il va l’être. Maintenant, le fait est que  les gens pensent que le concept d’ivoirité a été émis par le président Henri Konan Bédié à visée politique.  Il est contemporain, il est vivant. C’est quand quelqu’un n’est pas là qu’on interprète sa pensée. Quand quelqu’un est vivant, je pense qu’il vaut mieux aller vers lui, pour qu’il explique ce qu’il a voulu dire et que les autres ont galvaudé. Donc, l’ivoirien n’est pas xénophobe, il ne l’a jamais été et on ne l’est même pas encore. Pour preuve, on vit en symbiose  avec tous nos frères de la sous-région. Et, nous qui avons la chance de voyager, la manière dont ils sont reçus chez nous, ce n’est pas toujours de la manière qu’on est reçu chez eux.  Mais, on ne peut pas nous traiter de xénophobe. On dit qui veut noyer son chien l’accuse de rage » soutient le syndicaliste, défenseur des consommateurs.

Dr Pierre Dogbo Godé, Directeur de l’Ecole des Sciences Politiques de l’Université Félix Houphouët-Boigny, par ailleurs Avocat à la Cour, estime que  « Le débat sur l’ivoirité est dépassé, c’est un faux débat. Le plus important, c’est que la Côte d’Ivoire construise son développement avec toutes les ressources humaines qui vivent sur son sol. Qu’il y  est des ivoiriens du sang ou des ivoiriens du sol, ce sont des ivoiriens. C’est un faux débat que les gens ont pris pour empoisonner la vie politique ivoirienne,  il faut qu’on mette une croix là-dessus définitivement et qu’on ne revienne plus là-dessus » recommande-t-il.
« Il ne faut même pas faire la publicité dans les journaux, à tous ces nostalgiques révolus.  On est dans la mondialisation,  on avance. C’est mon point de vue. Personnellement, c’est un concept que je n’ai pas aimé en son temps, c’est un concept que je n’aime pas et auquel, je n’y crois pas. On a mieux à faire en Côte d’Ivoire, il y des problèmes plus sérieux, il y a des débats plus sérieux  et le monde se construit avec tout le monde, tout dépend de ce que chacun met là-dedans. Faux débat à mon sens » estime l’enseignant-chercheur de Sciences Juridiques.

Le démon de l’ivoirité, non exorcisé en vérité, pourra-t-il disparaître sur le long chemin de la construction de la Nation ivoirienne ? On voudrait tant y croire mais, les « quelques 5% » évoqué par le ministre Joël N’guessan, rappelle à la conscience collective que le serpent n’est pas mort.

Adam’s Régis SOUAGA

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