SELFIE / Sery Bailly

Nous sommes embarqués dans la révolution informatique (NTIC). Nous broutons et bêlons comme des moutons et ne savons pas chasser comme des panthères. Nous suivons aussi comme des moutons de Panurge. Cela n’est pas du tout grave, dès lors qu’il s’agit de se nourrir et de progresser. D’ailleurs, l’herbe c’est une nourriture qui aurait le don, comme la salade, de faciliter la digestion. On trouve même du mérite au mouton qui peut roter après avoir mangé, c’est-à-dire se rattraper après avoir commis une erreur, selon une sagesse traditionnelle.

Les spécialistes de la communication sont mieux outillés pour analyser ces nouveaux phénomènes sociaux liés à la communication. Mais un citoyen peut s’interroger et émettre des hypothèses. S’il m’arrive de me tromper, sachez que je roterai comme tout mouton, surtout nouveau dans une bergerie.

Avec cette révolution est arrivé le téléphone portable. Partout et à tout moment nous pouvons dorénavant communiquer. A partir de nos champs ou de nos usines. Dans les gbakas ou en voiture personnelle, et même au volant quoique cela soit interdit. Au lieu même de sonner à une porte, il est plus chic d’annoncer sa présence avec son portable. On a l’avantage de surprendre ceux des débiteurs qui voudraient s’esquiver et s’échapper.

Ce qui a retenu mon attention, ces derniers temps, c’est l’une des applications des fameux « smartphones», ces téléphones dits intelligents. Si nos appareils sont devenus intelligents, il n’y a pas de raison que nous les utilisateurs nous restions bêtes.

Grâce aux téléphones, nous sommes tous devenus des reporters, dans les villages comme en ville. A toute cérémonie, funérailles ou anniversaires, une nuée de téléphones sort pour capter les images. Tous les participants étant armés de leurs appareils, on ne sait plus qui doit filmer qui ! Je ne suis pas sûr que ces reporters improvisés sachent quoi faire de leurs images. Il leur suffit de les prendre et de les stocker !

Mais, cela a assurément de nombreux avantages. Rien de suspect ne sera dorénavant caché. Il y aura toujours quelque part une camera cachée, un œil indiscret et une carte mémoire, pour voir et enregistrer ce qui sortira des normes admises. Et comme nous sommes dans la mode des réseaux sociaux, tous les sociétaires seront informés de nos actions indélicates. Ici comme ailleurs il n’y a pas de meilleur régulateur que la conscience de chacun.

Que penser alors du fait que tout le monde devienne reporters ? Que dire aussi de l’utilisation de ce qu’on appelle « selfie », système dans lequel chacun peut se prendre en photo, seul ou  en compagnie d’autres personnes ? Un « gaou » ringard comme moi, vient s’interroger sur le sens de cette nouveauté. Le « gaou » croit qu’on ne voit que c’est une stratégie pour s’obstiner à ne pas se mettre au pas, c’est-à-dire à la page. Je m’interroge afin qu’on puisse me rassurer. Saisir des images frénétiquement a quel sens pour nous ?

Tout en participant aux événements, a-t-on des doutes sur sa présence dont il faut témoigner, qu’il faut prouver ? Quelle incrédulité veut-on apaiser ? Est-ce donc pour dire « J’étais là », comme un grand général européen aurait dit à certains de ses soldats ? Ici commence déjà l’illusion de la victoire. Qui voudrait parler d’une défaite et s’écrier« J’étais là » ? Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’un champ de bataille mais d’une simple scène où se joue un théâtre d’ombres inconsistantes.

On veut donc se donner l’illusion de participer à son histoire ! Images de soi et de nous, comme si notre histoire se déroule en dehors de nous et nous devons la rapporter à nous et à d’autres. Se convaincre de faire son histoire, d’être acteurs dans son histoire ! Illusion d’être acteurs dans son film. Une œuvre dont on ne souhaite pas qu’elle prenne fin, même si on n’en a pas écrit le script ! Un feuilleton dans lequel on est vedette à ses yeux, faute de l’être à ceux des autres ! Oui, faire son cinéma !

Quel sens pour ce qui concerne les « selfies » en particulier ? Images de soi pour quelle opinion de soi ? Avec le mot « narcissisme », on perçoit déjà mon hostilité et mes préjugés. Je suis conscient qu’il faut tenir compte de l’âge des pratiquants car certains en ont besoin pour construire leur personnalité.

En général, on centre son attention sur soi et espère se mettre à son avantage avec des images flatteuses. Qui est fou ? On veut se convaincre qu’on est beau et fondé à être fier de soi. Aimer, s’aimer, nous aimer disent certains spécialistes peut se révéler dangereux. Lorsque tout cela est fondu et confondu, ilssoutiennent qu’il en résulte de la haine et de la violence. Aimer l’autre, cela débouche souvent sur la conquête, la prise de possession, ou sur la violence quand l’amour est contrarié. « Ma femme », « mon mari », « mon pays » !

Selfie individuel ou collectif ? Que donnerait un « selfie » de la Côte d’Ivoire ? Celui d’une nation en procès parce qu’engluée dans des procès sans fin. Nous le savons tous, le prisonnier et son geôlier sont tous les deux des prisonniers. Ainsi, notre histoire serait prisonnière de ses prisonniers. Hélas, comme dans l’histoire du fétiche trouvé dans la brousse. Il nous dit d’une voix pétrifiante : « Tu me laisses, problème, tu m’emporte problème ! ». Tel doit être le malaise de nos geôliers : libération ? Problème ! Maintien en détention ? Problème !

La situation est d’autant plus compliquée et embarrassante qu’à nos « selfies » nationaux, viennent s’ajouter les caméras du monde entier et les yeux braqués sur nous pour savoir comment avance notre réconciliation. S’agissant de celle-ci, certains portables disent qu’elle est presqu’arrivée à destination, d’autres qu’elle n’a même pas quitté la gare. Tout est question d’angle de vue et de perspective en matière de photographie !

Nous aurions le « Selfie » d’une nation triple. Certains rient et montrent leurs dents, d’autres cachent leurs larmes ou les montrent à qui veut les voir, d’autres encore sortent à la fois leurs crocs et leurs griffes. Images triples aussi de gorges déployées, de mâchoires serrées, ou de rires jaunes.

Pour nos nouveaux reporters et passionnés de « selfie », pas besoin d’événement, les images suffisent, de tout ce qui leur passe sous les yeux. Ce n’est pas ce que nous dit J. Attali (Devenir soi). L’événement utile dans son sens, est celui qui constituerait un choc, un déclic ou une rupture dans la vie d’un individu ou d’une collectivité. Cela en vue de prendre pouvoir sur sa vie, ce quisuppose une certaine conscience de son aliénation. Or, quand se retire notre nuée de porteurs de portables, la vie continue son train-train familier depuis des siècles.

Peu m’importe que des dirigeants politiques, Obama et Cameron notamment, venus aux obsèques de Mandela, se soient pris en « selfie » ! Leur rencontre était sans doute plus importante que la mort de Madiba. C’était un événement pour eux, dans le sens où ils se trouvaient à une cérémonie regardée par le monde entier. Pendant que nous étions inquiets de l’avenir de l’Azanie. Pour eux, c’était « business as usual ». Le monde ne changerait pas, n’aurait aucune raison de changer. Mandela n’est qu’une autorité morale à laquelle il fait bien de rendre hommage. La politique mondiale pouvait continuer son petit train-train ! Peut-être même se disaient-ils sous cape, un enquiquineur historique en moins !

Avec nos portables, nous faisons notre cinéma ou notre histoire par défaut. Je comprends que, si les autres ne nous voient pas, nous devons nous rendre visibles à nos yeux à nous.Au Burkina Faso, on vient d’achever le Fespaco.Nous n’avons pas obtenu l’étalon de Yenenga. On peut se demander l’étalon de quel « krikata » ? De conquête ou de fuite ? Rien à voir avec D’éclairs et de foudres d’Adiaffi !

Le narcissisme, conduit à la mort de celui qui est si admiratif et si amoureux de lui-même. Narcisse est tombé amoureux de lui-même faute de pouvoir se faire aimer d’une autre personne. Un mariage avec Écho n’aurait rien donné de bon. Écho de sa propre voix, donc de lui-même, et mariage avec soi et entre soi. Le grand drame du narcissisme ! C’est ce que la mythologie grecque nous enseigne. C’était bien avant l’invention du « selfie » ! Mais Narcisse est de toutes les époques.

Il ne doit y avoir aucun drame. Peut-être que le « selfie » est simplement une tentative désespérée d’arrêter le temps et de prendre possession de sa vie !

Sery Bailly

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