Simone Gbagbo, la rebelle qui n’aimait pas les rebelles.

A 67 ans, malgré plusieurs séjours carcéraux, Simone Ehivet Gbagbo, ancienne première dame de Côte d’Ivoire, est toujours la même. Pugnace et combative. Les coups de la politique n’ont pas réussi à briser cette âme forte.

Légèrement amaigrie mais physique et moral intacts, elle paraît fidèle au portrait que l’opinion a dressé d’elle : femme à poigne, au caractère bien trempé. L’assistance découvre, ce 1er juin-là, une Simone Gbagbo offensive, au verbe haut, qui ne semble guère soucieuse du sort que lui réserve l’issue du procès qui s’est ouvert contre elle, malgré la gravité des chefs d’accusation : crimes contre l’humanité.
Pour casser le portrait « caricatural » qui, à l’en croire, est fait d’elle, elle raconte un pan de son séjour en résidence surveillée à Odiénné.

« Quand je suis arrivée, l’ambiance n’était pas bonne. Au début, je n’avais même pas le droit d’être dans la cour de la résidence. Mais, au fil du temps, j’ai tissé des liens avec le personnel de maison. Petit à petit, ils ont dû se rendre compte que j’étais moins mauvaise qu’ils ne pensaient. Il y a eu de la détente dans nos relations. Tout ce que je recevais, je le partageais. Des gens ont même pleuré quand je suis partie », a-t-elle témoigné.

Avant l’ouverture de son  deuxième procès, Simone Gbagbo est précédée d’une réputation de dure à cuire. On la dit «sûre d’elle », « cassante ». Elle « ne mâche pas ses mots »… Aux assises, elle fait honneur à sa réputation.  Elle ne semble pas impressionnée. Elle ne retient pas ses coups.

Dès l’entame du procès elle se révèle être une accusée atypique : c’est elle qui mène la danse. Lors de sa première prise de parole, elle fait observer une minute de silence à la mémoire de toutes les victimes de la crise postélectorale de 2010, obligeant le président de la Cour et ses collaborateurs à obéir à son injonction. Le ton est donné.

Ce caractère trempé, elle le doit sûrement à l’éducation stricte reçue de son gendarme de père ou, à tout le moins, à l’influence qu’il exerça sur elle. Mais aussi, peut-être surtout, à une vie de syndicaliste puis de combattante politique riche en épreuves.  N’a-t-elle pas connu sa première interpellation policière à l’âge de 17 ans alors qu’elle était élève au lycée classique d’Abidjan ? S’ensuivent  interpellations et incarcérations dans les années 80. Elle a connu la clandestinité, puis une vie d’opposante politique à l’avènement du multipartisme dans les années 90. Les brutalités policières et la prison lui ont forgé cette carapace qui lui colle à la peau. Arrivée au pouvoir comme Première Dame à l’aube du 21ème siècle, elle n’a pas le temps de souffler. Le combat continue. Elle réussit à se fait élire députée d’Abobo, bastion imprenable d’Alassane Ouattara et du RDR dans le District d’Abidjan en 2000. Abobo, considéré comme un nid de « rebelles » par l’ex-pouvoir FPI. Le combat contre l’opposition, contre la rébellion. Son nom est souvent cité dans les crimes imputés à un escadron de la mort quelques jours après le déclenchement de l’insurrection armée du 19 septembre 2002.
Simone Gbagbo, elle, joue les modestes. Elle ne se reconnaît pas dans les traits de caractère qu’on lui attribue. Au cours du procès, elle rejette ce portrait qu’elle juge « caricatural ».

Il n’en demeure pas moins que cette enseignante-chercheur en linguistique affiche, au fil des audiences, une posture de femme rebelle. Elle n’hésite pas à contredire le président du tribunal ou les avocats de l’accusation quand elle ne leur retourne pas les questions. Au point que ceux-ci sont amenés à lui rappeler que c’est à eux qu’il revient de poser des questions au tribunal. Pour autant, elle ne s’en laisse pas compter. Elle pousse l’accusation dans ses retranchements, souligne les failles du dossier, réclame les preuves de ses méfaits. Bref, elle met la pression sur ses accusateurs, ne faiblit pas devant les témoignages, souvent poignants.

La dame de fer en cacherait donc une autre. Ceux qui suivent son procès découvrent une Simone Gbagbo, plus joviale, affable, que les lambris dorés du palais présidentiel rendaient inaccessible du temps où son époux était au pouvoir. On la voit serrer des mains, risquer une tape amicale ici, distribuer un sourire là, quand elle ne lève pas les bras pour saluer des parents, des compagnons de son parti, le Front Populaire Ivoirien, ou des partisans massés dans la salle d’audience.

Elle cherche à montrer un « supplément d’âme ». D’aucuns disent qu’en se montrant ainsi, presque insouciante, elle affiche du mépris envers les victimes du régime dont elle était l’un des piliers. Une dimension peu connue du grand public que confirme Eugène Djué, l’un des animateurs de l’ex-galaxie patriotique.  « J’ai vu Simone Gbagbo pleurer le jour où je m’apprêtais à quitter la Côte d’Ivoire pour des études en Europe. Ça devait être en 1995. J’ai vu une mère qui encourageait son fils à y aller », témoigne-t-il. Pour lui, Simone est loin d’être la méchante femme qu’une certaine opinion dépeint. « On dit qu’elle est xénophobe, pourtant ses trois filles ont épousé des étrangers », ajoute ce cadre du FPI. L’ex- présidente des femmes du FPI, Marie-Odette Lorougnon, confirme ce côté affable de l’ex-première dame. « Elle a toujours un mot pour taquiner, encourager et féliciter. Elle est loin d’être la diablesse que l’on veut faire croire »,  lâche cette baronne du FPI.

Est-ce la même, pourtant, qui, au plus fort de la crise postélectorale, invoqua « l’armée des anges » pour sauver le pouvoir en péril militaire? Est-ce la même qui, lors d’une conférence de presse en octobre 2002, se trouva si menaçante à l’égard d’un journaliste de l’ex-quotidien Le Front, qui osait une question déplaisante qu’il dut quitter la réunion, caché dans un coffre de voiture? Au sein du l’ex-Front Républicain, en 1995, au temps où Ouattara et Gbagbo cheminaient brièvement ensemble contre le PDCI, on se souvient de la femme politique dure, intransigeante, sans concession, qui souvent allait plus loin que son mari. Comme ce jour de janvier 2003 où elle enjoignait son  Président de mari de ne pas participer aux négociations de paix de Linas Marcoussis, en France. Simone Gbagbo, une femme rebelle qui n’aimait pas les rebelles, une épouse qui savait s’imposer.

Jusqu’à son arrestation dans le bunker de la résidence présidentielle de Cocody, le 11 avril 2011, Simone passe aux yeux du monde des croyants pour une fervente chrétienne. Sur le podium du palais de la Culture de Treichville, on l’avait vue danser à la gloire de Dieu. La bataille électorale de 2011 contre Alassane Ouattara est, pour elle, un combat religieux entre « Dieu et le diable ». Et quand le juge lui demande aux assises, qui est Dieu et qui est le diable, elle répond sans sourciller : « Dieu c’est Dieu, le diable c’est le diable ». Des soldats FRCI affirment aussi que la dame portait un talisman lors de son arrestation.  En Afrique, religion et traditions font souvent bon ménage.

Aujourd’hui, même incarcérée, l’influence de l’ex-première dame  sur son ancien parti est palpable. C’est elle qui suscite au sein du FPI la création du CNRD (Congrès national pour la résistance et la démocratie), la branche contestataire qui refuse les concessions faites par le pouvoir FPI à la rébellion et même, au pouvoir du Président Ouattara, considéré comme illégitime.

Rares sont les personnes qui osent la critiquer. On prête à Laurent Gbagbo, transféré à Korhogo en novembre 2011, après son arrestation, le mot suivant : « Il faut bien choisir sa femme ». Il savait bien de quoi il parlait.

Rayan NADIA

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